« Beaucoup de catholiques comme bien des Béninois ont fait de la politique un espace de passe-droit »


Le 1er août, le Bénin commémorera 60 ans d’indépendance. En pareil contexte, Mgr Aristide Gonsallo, évêque de Porto-Novo, la capitale du pays, a accordé une interview à La Croix Africa. Il se prononce sur le bilan socio-politique et religieux du pays de 1960 à ce jour.

La Croix Africa : Quel bilan faites-vous au niveau politique après ces 60 ans d’indépendance du pays ?
Mgr Aristide Gonsallo : Le sentiment qui habite après 60 ans de chemin ensemble est avant tout l’action de grâce, la gratitude à Dieu, Maître du temps et de l’histoire. Au niveau politique, on peut noter des pas de maturité et de maturation en cours. Cependant, comme citoyen, je pense qu’on aurait pu mieux faire, si, à certains moments, on n’a pas été comme en perpétuelle campagne de positionnement. J’estime, en effet, que, les élections achevées, l’enjeu essentiel devrait être l’avancée du pays dans la recherche objective de la réalisation du bien commun.
Je relève à ce propos deux pesanteurs socioculturelles. D’une part, l’expression en langue locale « So tcha, du tcha » traduite littéralement « Prends sur le champ et mange sur le champ » ou « Aussitôt gagné, aussitôt dépensé ou gaspillé ». Pourquoi ne pas dire plutôt : « Aussitôt gagné, aussitôt investis dans des projets » ? D’autre part, l’expression traduite littéralement : « Si ce n’est pas bon pour moi, ça sera gâté pour tout le monde » ne nous a nullement aidés à progresser. Heureusement que, contrairement à d’autres pays, notre peuple ne s’élance pas dans la violence aveugle.

Quel est votre regard sur les rapports l’Église et l’État au Bénin ces dernières années ?

Mgr Aristide Gonsallo : Mon regard est celui d’un pasteur et non pas d’un politicien. La chose politique touche à des réalités complexes qui imposent des compromis, voire compromissions multiples. Par ailleurs, l’explosion mondiale du management religieux de tout bord n’épargne pas le Bénin. Certes, André Malraux avait laissé entendre que le XXIe siècle sera spirituel ou rien. Ce spirituel est malheureusement devenu très matérialiste.
Je comprends que, d’un certain point de vue, l’on se refuse avec courage que le religieux vienne corrompre les choix et décisions politiques. Mais j’estime qu’il faut bien distinguer l’immixtion brute du religieux dans la gestion de l’État, et la nécessaire parole du religieux pour des raisons touchant aux trois « S », c’est-à-dire, la science qui fait référence à la qualité de l’éducation que nous communiquons à travers l’enseignement de l’enfance à l’âge adulte, la santé, essentielle à la construction d’une société non stressée et non stressante, et la sainteté qui, contrairement à ce que l’on penserait, est intrinsèque au bien de l’État, la nation n’étant pas une fin en soi. La finalité du citoyen dépasse en réalité largement l’État physique toute personne étant en attente d’un état de félicité. Le bonheur désiré sur terre par le citoyen va au-delà de l’aisance sociale. Comme le dit Pascal, « l’homme passe infiniment l’homme ».

Quel est votre regard sur le paradoxe entre la forte présence depuis 1960 de chrétiens dans les milieux politiques et la situation du pays ?

Mgr Aristide Gonsallo : Depuis 1960, malgré l’engagement de missionnaires vraiment inculturés comme le Père Francis Aupiais de vénérée mémoire, les chrétiens dont les catholiques n’ont pas su prendre toute la mesure de la question politique et économique. Beaucoup ont trouvé dans la politique, un espace privilégié pour se partager le « gâteau » national. Les conflits de personnes et de régions, le népotisme et la corruption ont conduit le pays à des coups d’État successifs jusqu’en 1972. À l’avènement du renouveau démocratique, il y a eu des espoirs qui ont été érodés par la suite avec l’usure du temps. À bien y observer, beaucoup de catholiques comme bien des Béninois ont fait de la politique une profession, un espace de passe-droit, ce qui pose problème à mon sens.
Je suis heureux qu’en la figure de Mgr Isidore de Souza, l’Église ait contribué à un changement de cap vers la démocratie dans notre pays. Je pense aussi que tous les fils du Bénin, quelle que soit leur religion, doivent honorer leur devoir envers le pays. Aimons le Bénin et soignons-le et nous serons fiers d’en être les dignes fils. En tant que pasteur, je voudrais appeler au sens d’engagement de tous mes frères et sœurs en Christ pour que notre contribution ne soit pas marginale.

Recueilli par Juste Hlannon (à Porto-Novo)