« La réduction ou l’annulation de la dette des pays pauvres est fondée sur le plan éthique et économique »

Père François Pazisnewende Kaboré/DR
16 avril 2020 pas de commentaire

Le père François Pazisnewende Kaboré est prêtre jésuite, professeur d’économie, maître de conférences agrégé du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (Cames). Il est actuellement promoteur de “Kosyam Jesuit University of Science”, à Ouagadougou, au Burkina Faso.

Dans cet entretien accordé à La Croix Africa, il intervient sur la question de la dette des pauvres dont le pape François et de nombreuses personnalités demandent l’effacement dans un contexte mondial de crise liée au Covid-19.

La Croix Africa : Avec la pandémie du Covid-19, la question de l’effacement ou de la réduction de la dette des pays pauvres est revenue sur le devant de la scène. Le pape en a formulé la demande de même que certains présidents et intellectuels africains.

Cette demande vous semble-t-elle fondée et peut-elle permettre de rééquilibrer l’économie mondiale ?

Père François Kaboré : Effectivement dans son message de Pâques, le pape François a lancé un appel en faveur de la réduction ou de l’annulation de la dette des pays les plus pauvres. Cette demande nous semble tout à fait fondée sur le plan éthique et économique.

Sur le plan éthique, il est évident, qu’étant donné la situation de souffrance généralisée qui prévaut dans le monde en général et plus particulièrement dans les pays plus pauvres, réduire ou annuler leur dette constituerait un soulagement et un signe de solidarité universelle.

Sur le plan économique, quoiqu’une dette doive toujours, a priori, être remboursée, il peut arriver que les conditions du débiteur soient telles que rembourser la dette compromettrait durablement, sinon structurellement, sa capacité à assurer sa propre survie économique : cas de faillite (pour une entreprise) ou de cessation de payement (pour un pays). Il peut donc être dans l’intérêt des deux parties (débiteur et créancier) de réduire ou alors d’annuler une dette.

Une réduction ou annulation de la dette peut-elle rééquilibrer l’économie mondiale ?

Père François Kaboré : Si vous voulez dire que la réduction ou l’annulation de la dette peut remettre l’économie mondiale sur une trajectoire de croissance positive et pourquoi pas de prospérité, oui, tout à fait. En permettant aux pays concernés de maintenir leurs appareils productifs en plein régime, ils peuvent continuer à générer les ressources nécessaires à leur propre croissance, comme initialement prévu. En revanche cette pandémie induira probablement une récession (décroissance) d’au moins 1,6 % du PIB, selon les projections du Fonds Monétaire International (FMI).

Cependant, si vous voulez dire que cela va conduire à une disparition des inégalités, certainement pas. N’oublions pas, en effet, que le FMI et la Banque Mondiale avaient déjà allégé et rendu plus soutenables les dettes de nombreux pays africains à travers les initiatives PPTE (Pays Pauvres Très Endettés), en 1996 et en 1999.

Pourquoi les pays pauvres s’endettent-ils d’année en année ?

Père François Kaboré : C’est assez simple : un pays, comme toute entité économique, s’endette pour combler son déficit budgétaire, c’est-à-dire la différence entre ses dépenses et ses revenus, quand celles-ci sont supérieures à ceux-là. La dette d’un pays est ainsi la somme cumulée, sur une période donnée, de ces déficits annuels. Pourquoi cela dure-t-il dans le temps, parce que le gouvernement a la possibilité de rembourser cette dette régulièrement à travers les revenus des taxes, ou alors en émettant des bons du trésor. Tous les États du monde étant endettés, la question est plutôt de savoir si le niveau de la dette est gérable et soutenable.

A lire : [La tribune du Père Kaboré]: Du Franc des Colonies Françaises d’Afrique (Fcfa) au Franc de la Communauté Financière Africaine (Fcfa) : discontinuité ou continuité ?

La pandémie du coronavirus a mis à nu les failles du système économique mondial avec de nombreuses inégalités, notamment en matière de prise en charge sanitaire. S’achemine-t-on après la pandémie, vers une économie plus solidaire ?

Père François Kaboré : Très probablement. À l’échelle macroéconomique des nations, le Covid-19 a mis à genoux les pays puissants tout comme les moins puissants. À l’échelle microéconomique, le virus s’attaque au prince et au roturier. Le virus est donc venu nous rappeler notre interdépendance et humanité communes. Cependant, il est tout à fait vrai qu’au niveau individuel, les plus pauvres souffrent et meurent plus que les plus nantis, comme les Africains-américains aux États-Unis, par exemple

De ce point de vue, le Covid-19 peut se révéler être une opportunité si, de façon réaliste, nos pays y font face avec créativité. Ce peut être l’occasion pour nos pays de privilégier enfin un développement plus endogène, en comptant davantage sur nos propres ressources tout en étant ouverts à l’international. Dans le contexte de l’économie de la connaissance, cette expérience nous invite à nous tourner vers la seule ressource inépuisable et que toute nation peut développer de façon endogène, à savoir la connaissance. La connaissance est inépuisable et quand on la partage, on ne s’appauvrit pas. Les thérapies concluantes sur le Covid-19 sont, par exemple, partagées à travers le monde. Cette situation fera basculer l’économie vers un nouveau paradigme dans lequel la connaissance, la solidarité, le partage et l’équité sociale auront indubitablement une place de choix au niveau national et international.

Recueilli par Lucie Sarr

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