Il y a cinq ans, le 18 juin 2015, le pape François publiait son encyclique « Laudato si’», sur la sauvegarde de la maison commune. Pour Mgr Bruno-Marie Duffé, secrétaire du dicastère pour le développement humain intégral, le défi est aujourd’hui de passer du texte à l’action et au témoignage.

La Croix : La crise du coronavirus a-t-elle été un révélateur de l’actualité de l’encyclique Laudato si’, publiée il y a tout juste cinq ans par le pape François ?

Mgr Bruno-Marie Duffé : Les précédentes crises sociales ou environnementales avaient déjà souligné l’importance de la démarche proposée par le pape François dans Laudato si’. Mais il est vrai que la crise du coronavirus a montré à quel point ce texte est d’actualité. La question est maintenant de savoir que faire de cette démarche ? Comment aboutir à une sobriété ? Comme peut-elle donner sens à notre vie ? Comment faire pour qu’elle devienne une culture ?

Le risque de la relance actuelle n’est-il pas, justement, de reproduire l’ancien modèle ?

B.-M. D. : Il faut sauver les emplois et valoriser le travail, mais quid des inégalités et du sens de notre développement ? Je crains que, consciemment ou non, notre culture de l’accélération et de l’instantané nous pousse à répéter ce que nous savons faire. Par exemple en exploitant sans limite les ressources ou en investissant dans les secteurs carbonés. Nous avons du mal à nous projeter sur d’autres manières de procéder…

C’est justement ce que le pape François n’a cessé de répéter pendant cette crise…

B.-M. D. : Tout le monde est d’accord avec le pape. Il y a un engouement pour son discours prophétique. Mais, comme le souligne souvent Mgr Paul Gallagher (secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États, NDLR), la question est de savoir avec quel pape ils sont d’accord !

Dans l’opinion publique comme chez les décideurs, il y a l’attente d’un discernement moral. Beaucoup disent qu’il faut réorienter les choses, colorer autrement notre développement. La difficulté est d’appliquer cet éclairage moral aux contraintes actuelles. À un moment, il faut faire des choix…

Est-ce ce que le pape a expliqué aux chefs d’État à qui il a téléphoné pendant cette crise ?

B.-M. D. : Il nous a confié s’être senti en face de dirigeants soudain confrontés à la peur et faisant l’expérience de l’inquiétude. Lui, les a invités à l’espérance, à ne pas être seulement des gestionnaires de crise, à voir qu’il ne s’agit pas tant de se préparer à l’avenir que de préparer l’avenir. Le rôle de l’Église n’est pas de sauvegarder des acquis qu’elle a pu avoir dans le passé, mais de tenir un discours radicalement d’avenir.

Depuis quelques années, on sent pourtant une impuissance de plus en plus grande des politiques sur ces sujets… Est-ce pour cela que le Vatican insiste particulièrement aujourd’hui sur l’échelon local ?

B.-M. D. : Face à cette lassitude devant des institutions de plus en plus incapables de porter du sens, on voit fleurir une multitude d’associations et d’initiatives. Je suis frappé de voir comment le local porte aujourd’hui l’écologie même si, bien sûr, tous sont loin de se référer à Laudato si’ !« Vivre Laudato si’, pas seulement la citer »

21 septembre 2019 (à Albano, Italie) : Fresque murale de l’artiste Mauro Pallotta, alias MAUPAL, qui représente le pape François nettoyant le ciel, à l’aide d’une raclette, afin d’en faire disparaître toute pollution. / M.Migliorato/CPP/Ciric

Au sein de l’Église, il y a encore des résistances à Laudato si’, cela vous inquiète-t-il ?

B.-M. D. : Il y a toujours eu des catholiques inquiets de l’implication sociale de l’Église. Dans l’opinion européenne, il y a aussi le fait que l’écologie a longtemps été très colorée politiquement, tandis que d’autres craignent que l’écologie devienne une nouvelle religion, un mélange des genres. Pour eux, la conversion à laquelle invite Laudato si’, ne rejoint pas assez la conversion tout court.

Néanmoins, je remarque aussi que, même dans les milieux traditionnels, certains se sont rendu compte du défi qui se vit. Ils se sont approprié le texte à leur manière, retrouvant la dimension de contemplation ou d’écologie humaine qui fait partie de l’écologie intégrale. Pour tous, la question maintenant est de passer aux actes.

Comment faire ?

B.-M. D. : Le défi est aujourd’hui d’être convaincus de l’importance de cette transformation écologique. Il s’agit de vivre Laudato si’, pas seulement de la citer. Nous avons donc besoin de témoins convaincus et vivant ce qu’ils disent. Les témoins eux-mêmes ne savent pas toujours qu’ils le sont : ce qu’ils font est parfois imperceptible, peut sembler infinitésimal par rapport aux grandes décisions économiques. Mais ce témoignage est ce qu’on demande aux chrétiens.

—————

Un manuel d’application

Plusieurs hauts responsables du Saint-Siège doivent présenter aujourd’hui un texte de plus de 200 pages, qui se veut un manuel d’application de l’encyclique Laudato si’ et a été élaboré par plusieurs dicastères de la Curie. « C’est une sorte de compendium de l’encyclique », détaille Mgr Duffé, pour qui « il s’agit d’offrir des propositions concrètes et pédagogiques, des pistes d’action, des bonnes pratiques ». « Les évêques nous disaient manquer d’outils », reconnaît-il, soulignant que « le Vatican est là pour encourager les initiatives locales, en veillant à ce que certains points ne soient pas oubliés ».

Recueilli par Nicolas Senèze, à Rome