REPENSER LA THÉOLOGIE AFRICAINE est la nouvelle rubrique de débat et de formation lancée par La Croix Africa, en collaboration avec Prions en Église Afrique. Elle offre une tribune aux penseurs pour une réflexion fructueuse sur l’avenir de l’Église et de la pensée théologique en Afrique. Cette semaine, Le père Moïse Adeniran Adékambi, prêtre du diocèse Porto-Novo, ancien directeur du Centre biblique pour l’Afrique et Madagascar (Cebam), secrétaire général de l’Association panafricaine des exégètes catholiques (Apeca) et vicaire général du diocèse de Gaspé, au Canada, propose une réflexion l’inculturation.

Parler de l’inculturation nous est rendu facile aujourd’hui, à cause de son histoire comme mouvement théologique, mais aussi à cause de sa réalité comme fait inévitable à tout croyant et à toute communauté de foi. C’est donc, désormais, un acquis, de droit et de fait. Je voudrais plutôt me contenter de faire ressortir certains défis auxquels cet acquis théologique, ecclésial et pastoral est confronté en Afrique.

La peur, pour une certaine « classe de chrétiens », d’hier et d’aujourd’hui, de la rencontre entre culture et foi chrétienne; peur qui se cache derrière un puritanisme qui a horreur d’un supposé « syncrétisme religieux ». La vérité est que ce syncrétisme religieux fait partie de la nature de toute religion, à moins que celle-ci ne vive en vase clos, ce qui est impossible : il n’y a pas de religion à l’état, sans emprunt religieux venant d’autres religions. Au risque de choquer, l’on peut dire, sans se tromper, que toute religion est le produit d’un certain syncrétisme religieux. Il en est ainsi de la religion juive de l’Ancien Testament ; du christianisme primitif avec ses emprunts à la religion juive d’un côté, et aux religions gréco-romaines d’un autre, sans parler des emprunts du christianisme occidental aux religions païennes de son histoire. Aujourd’hui, en Afrique, l’on ne peut plus brandir le spectre du syncrétisme pour ne pas s’engager dans l’œuvre théologique, ecclésiale et pastorale de l’inculturation sous toutes ses formes. Tout ce que l’on peut récuser, c’est une inculturation à la va-vite, une inculturation qui ne rejoint pas l’âme qui porte, anime et fait vivre la culture. C’est délicat. Mais j’estime qu’il y a lieu de toucher cette âme. C’est un défi à relever. L’on pourrait en identifier deux autres : le défi de la pertinence et le défi de l’articulation des pôles de la foi chrétienne.

Force est de constater qu’en Afrique, il y a une tension évidente entre, d’un côté, « la foi professée » (le credo chrétien), « la foi enseignée » (le catéchétique, le magistériel et l’homilétique sous toutes ses formes), « la foi pratiquée » (prières, rites et rituels, etc.) et, d’un autre côté, « le vécu existentiel ». Comme le dit le théologien et socio-anthropologue Béninois, Édouard Ade, « une question qui dérive de ce constat est de savoir si la volonté d’un christianisme africain ne s’est pas simplement affirmée à côté de la vie réelle des chrétiens africains ». C’est une question à laquelle l’inculturation et les différentes théologies africaines doivent répondre.

Pour ma part, pour relever ce défi, je crois qu’elles doivent se concevoir dans la bipolarité du discours théologique : discours sur Dieu (« Theo-logos »), mais aussi « discours de Dieu » (Theou-logos) sur l’humain intégral. De fait, ce que les africains-chrétiens vont chercher dans les Religions Traditionnelles Africaines (RTA), c’est, en dernière analyse un discours, en paroles et en actes de tout genre, qui soit un discours épistémologique, herméneutique, thérapeutique voire sotériologique, qui donne sens et orientation à leur vécu ; mais un discours « venant du divin, de la divinité ou de Dieu », et non de l’homme, même s’il est l’interprète officiel ou professionnel de cette entité divine. Le système religieux des RTA qui porte ce discours, holistique sur l’humain, le réel et le vécu, devient ainsi le lieu par excellence d’un discours théologique africain-chrétien. En d’autres termes, notre discours théologique et pastoral africain, pour être pertinent, doit être d’abord un discours herméneutique, thérapeutique ou sotériologique, par sa nature et par sa finalité, même s’il est fondé sur une épistémologie (religieuse) de type nouveau, celle du Dieu de la Révélation chrétienne : Jésus, Parole et Sagesse de Dieu; Jésus, Sagesse et Puissance de Dieu.

En matière d’articulation du contenu du discours théologique africain-chrétien, dans la double acception donnée à l’adjectif « théologique », il nous faut articuler en priorité les différentes composantes du croire, aussi bien dans la tradition chrétienne que dans celle des RTA ; les articuler, avec « le vécu existentiel » critique qui interpelle, appelle une herméneutique illuminatrice et une action salvatrice. En effet, puisque devenir chrétien signifie embrasser une foi « autre » que celle de ses origines culturelles et religieuses, il y a lieu d’articuler le pôle de la foi pure, fruit d’une révélation naturelle ou divine ; le pôle des croyances ou celui de la foi fondée sur l’expérience et dont on peut rendre compte raisonnablement ; et le pôle des superstitions ou croyances non fondées sur la raison ni sur l’expérience, mais qui sont portées par un imaginaire religieux. Cette articulation est le lieu par excellence de la mise en œuvre de l’alliance entre culture, foi et raison. C’est aussi cela l’inculturation.

Moïse Adéniran ADEKAMBI