Le père Norbert Litoing, est un jésuite camerounais, doctorant en études comparées des religions, option islam et christianisme en Afrique, à l’Université de Harvard, aux États Unis.

Dans cet entretien avec La Croix Africa, il évoque les conflits liés aux religions dans les établissements scolaires en Afrique.

La Croix Africa : Depuis quelques années, des conflits entre des institutions catholiques d’enseignement et des élèves musulmans, sont enregistrés. Ce fut le cas de l’interdiction du voile à l’Institution Sainte Jeanne d’Arc au Sénégal, mais également, cette année, du port de l’écusson au collège de Mazenod de Ngaoundéré au Cameroun. Comment analysez-vous ces incidents ?

Norbert Litoing : Les récentes revendications sont le reflet d’une montée en puissance des replis identitaires. Il y a plusieurs facteurs à prendre en considération. Premièrement, il est clair qu’on assiste à un changement générationnel dans la compréhension des identités religieuses en Afrique, d’une identité inclusive à une identité exclusive. Là où, en partie grâce à l’héritage spirituel des religions traditionnelles africaines, les premières générations de chrétiens et musulmans africains comprenaient l’identité religieuse d’une manière qui intégrait positivement la différence, les jeunes générations ont tendance à voir l’intégration de ces différences comme un manque d’authenticité, un manque de fidélité au message non édulcoré de l’islam ou du christianisme.

Cette lecture exclusiviste est la conséquence, d’une part, d’un déracinement culturel lié à une urbanisation croissante et, d’autre part, l’influence du contexte global où la relecture fondamentaliste de l’islam et du christianisme a pignon sur rue. Grâce notamment aux réseaux sociaux, on assiste à la démocratisation des sources d’autorité en matière d’enseignement religieux et, conséquemment, au rejet des structures traditionnelles d’autorité religieuse.

Pour ce qui est de l’islam, comme corollaire de l’avancée de l’islam politique, on assiste à un rejet de l’Occident sur des bases politico-religieuses, et de tous ceux qui sont considérés comme suppôts de l’Occident en Afrique. L’école occidentale fait partie des institutions perçues comme servant de lieu d’endoctrinement à « l’idéologie occidentale ». À tort, pour des raisons de simple chronologie, l’islam et l’école coranique sont perçus par certains comme étant endogènes à l’Afrique tandis que le christianisme et ses structures éducatives, souvent assimilés à l’Occident, sont perçus comme étrangers à l’Afrique.

Depuis quelques années, des groupes terroristes se réclamant de l’islam ont instauré l’instabilité dans certaines parties de l’Afrique. Comment analysez-vous cette situation ?

Norbert Litoing : L’implantation de groupes terroristes se revendiquant de l’islam s’explique par un faisceau de facteurs internes à nos pays, mais également liés à des dynamiques plus globales. Je vais me limiter à relever quelques facteurs internes au continent.

D’un point de vue politique, il y a d’abord la faiblesse de nos États. La présence des structures étatiques et l’effectivité des services de l’État ont tendance à être limitées à quelques grandes agglomérations. Dans les coins reculés du pays, l’on ne se sent pas forcément concerné ou pris en compte par ce qui se décide dans les grands centres de pouvoir. Lié à cela, il y a une crise de citoyenneté qui offre un terreau propice pour l’émergence de replis identitaires, que ce soit sur des bases ethniques ou religieuses.

D’un point de vue économique, le manque de formation adéquate et le chômage de masse des jeunes créent également un terrain propice à l’accueil d’idéologies qui remettent en question le système politico-économique en place.

D’un point de vue religieux, il sied de mentionner la prépondérance du sentiment religieux en Afrique. Ce sentiment religieux peut servir d’un point d’ancrage pour un discours religieux porteur d’un prétendu retour aux sources pures de la foi. Tous ces facteurs et bien d’autres contribuent à créer les conditions propices pour l’émergence de mouvements fondamentalistes au sein du continent et l’enracinement de mouvements venus d’ailleurs.

Quelles sont, selon vous, les conditions d’un dialogue interreligieux harmonieux ?

Norbert Litoing : Le dialogue interreligieux, qu’il soit islamo-chrétien ou autre, requiert, avant toute chose, un enracinement dans sa propre identité de foi. Il exige qu’on y entre avec l’intégralité de sa propre foi, qu’on soit prêt à rendre compte de l’espérance qui nous habite. Il faut ensuite une attitude d’ouverture à la vérité, être disposé à apprendre de l’autre, à se laisser enrichir par la rencontre avec l’autre. En lien avec l’ouverture à la vérité, il faut une attitude équilibrée (ni trop ingénue, ni hypercritique) dans l’accueil de ce qu’on apprend de l’autre.
Ceci dit, l’Église distingue au moins quatre formes de dialogue : le dialogue de la vie, des œuvres, des échanges théologiques et de l’expérience religieuse. Les deux premières formes se vivent au quotidien sur le continent. Les deux dernières requièrent une préparation.

Recueilli par Lucie Sarr