Les leçons des sciences comportementales pour assurer un confinement efficace

Face à l’aggravation de la situation actuelle, le gouvernement, en la personne du premier ministre Édouard Philippe, a renforcé sa position sur les mesures d’application du confinement. Dans un premier temps, les sanctions encourues en cas de non-respect du confinement imposé ont été alourdies (jusqu’à 1 500 euros pour un cas de récidive ou bien 3 700 euros et six mois de prison pour une série de quatre violations consécutives).

Pour s’assurer que les citoyens respectent le confinement, le gouvernement a fait le choix d’augmenter les sanctions, sans toutefois faire référence aux contrôles. En effet, traditionnellement, pour lutter contre les comportements immoraux (fraude, criminalité, etc.) on a recours à deux stratégies : la détection (identification) de ces comportements immoraux et la sanction encourue en cas d’identification. Cette vision repose sur la conception de Gary Becker, prix « Nobel » d’économie, et de sa théorie du crime rationnel. Crime rationnel, car cette théorie fait l’hypothèse que les individus effectuent un calcul coûts-bénéfices avant d’entreprendre ou non un comportement immoral : si les gains associés à l’acte l’emportent sur les coûts (amende, probabilité d’être identifié) alors l’individu se comportera de manière immorale.

La communication du gouvernement s’est focalisée sur ce deuxième levier. Les études comportementales montrent que pour dissuader un individu d’entreprendre un acte immoral (comme transgresser une mesure gouvernementale), il est plus efficace d’augmenter la probabilité que cet individu (et son acte immoral) soit identifié plutôt que d’accroître les sanctions. Ainsi le gouvernement devrait davantage communiquer sur l’augmentation (continue) des contrôles par les forces de l’ordre plutôt que sur l’augmentation des sanctions.

Christophe Castaner détaille les mesures de confinement contre le coronavirus (LeHuffpost, 16 mars 2020).

Le risque des règles floues

Dans un deuxième temps, le premier ministre s’est attelé à (re)définir les circonstances pouvant conduire à ne pas respecter momentanément le confinement. Il a notamment insisté sur les conditions à respecter en cas de pratique sportive : désormais, le jogging est autorisé dans un rayon de 1 km autour du domicile, seul, au maximum une fois par jour et sous une contrainte temporelle (une heure). Pourquoi une telle précision ?

Oscar Wilde disait que la moralité, tout comme l’art, consistait à tracer une ligne quelque part. Cette ligne dissocierait ce qui est moral (et donc à promouvoir) de ce qui ne l’est pas (à réfréner). Cette ligne est subjective et sujette à de nombreux déplacements notamment par la possibilité que nous avons, nous êtres humains, à justifier nos actions. Les recherches, menées notamment par la spécialiste du comportement Francesca Gino sur les comportements immoraux, ont révélées que l’ambiguïté était un facteur important dans la décision : si les règles sont floues, mal esquissées, cette absence de définition claire se fait toujours au profit de l’immoralité et de la transgression.

On a pu voir ainsi une multitude de messages sur les réseaux sociaux tentant de justifier que telle activité sportive n’était pas contraire au confinement (pratique du vélo, trail, etc.). Le fait de préciser que seule une activité est autorisée dans un cadre précis ne pourra que réduire la propension des gens à transgresser le confinement. En effet, définir une activité sportive au sens large permet de justifier une sortie à vélo de plusieurs heures et de plusieurs kilomètres. Cette même sortie ne peut plus être envisagée avec une définition plus restreinte de la pratique sportive. Plus les règles sont claires et les exceptions moindres, moins les gens peuvent justifier leurs comportements.

Coronavirus : contrôle des joggeurs et flâneurs à Lille (France 3 Haut-de-France, 20 mars 2020).

Les sciences comportementales se sont beaucoup penchées sur l’immoralité et le processus de décision associé. Comment, en se fondant sur les résultats de ces études, veiller à ce que le confinement soit respecté et que les citoyens ne sortent de ce confinement que pour les raisons prévues par le gouvernement ?

Confronter l’individu à sa propre image

Imaginons maintenant qu’une personne souhaite effectuer une sortie de son domicile et doive à cette fin effectuer une démarche afin de se voir délivrer une attestation sur l’honneur, obligatoire pour justifier le non-respect ponctuel du confinement. Sa première étape consisterait à se rendre sur le site du gouvernement et de s’identifier pour obtenir cette demande. En effet, de nombreuses études ont suggéré que la perception de l’anonymat était un facteur primordial dans la décision de s’engager dans un comportement immoral (mentir, tricher, etc.). Un système efficace simple reposerait sur trois principes : visibilité, défaut et temporalité.

Lors de la création du compte, le site officiel du gouvernement demande à chaque inscrit de nommer les personnes résidant dans le domicile et de préciser le lien entre chacune des personnes mentionnées. À chaque nouvelle connexion sur le compte, le système informatique demande des informations sur l’état de santé de chaque personne en commençant par les enfants (et éventuellement quelques précisions en cas de symptômes).

Encore un point important, les expériences menées par l’équipe de Dan Ariely, professeur en psychologie et économie comportementale, ont montré que, face à un acte immoral, deux forces s’affrontent : d’un côté la tentation de se comporter de manière immorale afin de gagner quelque chose en retour, et d’un autre la volonté de conserver une bonne image et d’être fier de soi-même.

Our buggy moral code avec Dan Ariely (TED, 2012).

Une intervention efficace dans la réduction des comportements immoraux doit donc veiller à renforcer l’impact négatif qu’est susceptible d’engendrer le comportement immoral sur l’image d’un individu. Et qui souhaite que son/sa conjoint/e et ses enfants aient une mauvaise image de soi ? En demandant aux gens de s’identifier, c’est le principe de visibilité qui est mis en avant dans cette étape. Principe qui peut être couplé (comme dans notre exemple) avec des signaux réputationnels implicites (l’image que l’on veut envoyer à ses enfants).

Ensuite, l’individu devrait actualiser sa situation en précisant s’il reste ou non en confinement, le choix par défaut étant « Je reste en confinement à mon domicile ». L’utilisation du choix par défaut a souvent cours dans les stratégies nudges et des études montrent que ce dernier a également un effet sur la moralité : il est plus difficile de tricher si un choix est donné par défaut. Si la personne souhaite rompre l’isolement de manière temporaire, alors un sous-ensemble de motifs lui est proposé. Les études ont montré que les individus prennent des décisions plus rationnelles quand ils sont amenés à évaluer des options ensemble plutôt que séparément.

Motif de rupture de confinement autorisé par le gouvernement français.

Gouvernement/Site

Une fois le motif sélectionné, une checklist serait présentée à l’écran indiquant les étapes requises à la rupture du confinement. Par exemple, si un individu souhaite rompre l’isolement pour faire du sport, une checklist s’afficherait en précisant que le parcours doit se faire dans un rayon inférieur à 1km, d’une durée d’une heure, etc. Des chercheurs ont en effet démontré que l’utilisation de checklists permet de réduire considérablement le taux d’erreurs et améliore la capacité des gens à se projeter sur les conséquences de leurs décisions.

Donner du temps pour décider

Le principe de choix par défaut est mis en avant dans cette étape. À travers un tel site, le gouvernement pourrait également travailler sur la formulation des motifs, fournir des informations en temps réel sur les cas identifiés dans le département de l’individu, la sévérité des autorités à faire respecter le confinement (informer du passage d’une phase de sensibilisation à une phase de sanctions sur une zone en temps réel), le nombre de contrôles dans la région (ou la hausse de ces contrôles) ou sur la tension aux urgences locales et observer rapidement les conséquences de telles informations.

Enfin, les études menées par Shaul Shalvi et son équipe ont montré que les gens ont tendance à se comporter de manière plus morale s’ils ont du temps pour prendre leurs décisions. En effet, ils ont comparé le comportement moral de deux groupes d’individus, un groupe qui devait prendre des décisions (morales ou non) rapidement et un autre qui disposait de davantage de temps pour prendre ses décisions. Le groupe qui disposait de plus de temps se comportait de manière significativement plus morale que celui qui avait moins de temps.

D’autres études ont confirmé ces résultats et ont montré que les gens qui prenaient des décisions rapides étaient moins moraux que ceux qui devaient projeter leurs décisions. C’est le principe de temporalité. Appliquée au cas de confinement, la demande d’autorisation de rompre ponctuellement l’isolement devrait se faire en avance (un jour ou deux avant) afin que l’individu puisse mieux réaliser l’impact de son comportement et avoir moins recours aux justifications.

Une telle interface permettrait de mieux gérer les épisodes de crise et pourrait utiliser de nombreux outils : transmission d’informations susceptibles de mieux guider nos décisions, recensement de cas et de symptômes pour une meilleure gestion de l’épidémie, une meilleure compréhension du virus et de ses mutations, mieux capter les besoins et inquiétudes des citoyens. Et, pour les chercheurs en sciences comportementales, une meilleure compréhension des comportements en analysant ensuite ces données.The Conversation

Jérémy Celse, Enseignant-Chercheur en Economie Comportementale, Burgundy School of Business

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Crédit Image : Trial / Shutterstock.com

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