Au Cameroun, des chrétiens dénoncent le traitement des dépouilles des victimes du Covid-19


Au Cameroun, des prêtres, pasteurs, laïcs chrétiens et hommes de culture s’opposent à la confiscation des dépouilles des personnes mortes suite à une contamination au coronavirus par les autorités qui procèdent à des inhumations immédiates. Ils exigent un droit pour les familles d’accompagner spirituellement leurs morts et de faire leur deuil.

En Afrique centrale, le Cameroun est le pays le plus touché par la pandémie du coronavirus. Le décompte officiel du ministère camerounais de la santé publique, en date du 11 mai, fait état de 2 689 cas de coronavirus dont 97 morts. Les dépouilles de tous ces morts du Covid-19 n’ont pas été restituées aux familles la plupart du temps. Les autorités du Cameroun procèdent à leur inhumation immédiate en l’absence de leurs familles et de leurs proches. Cette situation ne fait pas l’unanimité au Cameroun. « Nous sommes en train de vivre un drame psychologique redoutable, analyse Jean Paul Messina, enseignant en histoire de l’Église à l’Université catholique d’Afrique centrale (Ucac). Nous sommes en Afrique et chez les Africains, la famille a besoin de faire son deuil avec le corps du défunt. De ce fait, lorsque les dépouilles ne sont pas remises aux familles, les gens auront du mal à faire leur deuil surtout s’ils ne savent pas comment ces dépouilles ont été inhumées ».

Pour le père Sylvestre Eves, prêtre spiritain responsable de l’Association pour le dialogue interreligieux (Acadir) à la Conférence épiscopale nationale du Cameroun, « l’accompagnement religieux des morts du Covid-19, et l’accompagnement psychologique des familles éplorées est nécessaire ». « L’Acadir souhaite créer des cellules d’accompagnement spirituel pour le réarmement moral et psychologique des personnes et des familles, dans tous les chefs-lieux des régions du Cameroun où sont installés les centres de prise en charge des malades du Covid-19 », ajoute-t-il.

Débat de spécialistes

Cette confiscation des dépouilles des personnes décédées du Covid-19 trouve des explications sanitaires. Selon l’Organisation mondiale de la Santé « les dépouilles mortelles du Covid-19 sont fortement contagieuses d’où leur inhumation immédiate dans des conditions de sécurité, loin des foules », explique le colonel Abega, médecin militaire en service à l’hôpital militaire de Yaoundé. « On ne peut pas prendre des risques en remettant les dépouilles aux familles qui peuvent manipuler les corps et exposer les populations des contaminations massives ».

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Un avis que ne partage pas le professeur Samuel Takongmo, médecin et laïc protestant qui estime que « chez les patients décédés de Covid-19, seuls les poumons peuvent être contagieux au cours d’une autopsie mal réalisée et ou non maîtrisée ». « Les cadavres sont généralement peu contagieux sauf les vêtements portés et les lits ou supports occupés à leur mort », explique-t-il encore. Ce médecin a reçu le soutien de Jean Claude Tchassé, blogueur et laïc catholique qui a renchéri : « Je voudrais, à la suite de l’appel à la raison de mon très distingué respecté confrère le professeur Samuel Takongmo, inviter toute la communauté médicale à une profonde réflexion sur la procédure prescrite dans notre pays pour l’inhumation des victimes du Covid-19 ». Pour lui, cette procédure « est faite de précipitation, d’extrême distanciation, voire de stigmatisation (tant des victimes que leurs familles) entretenue par une peur panique d’une forte probabilité de contagiosité de ces cadavres ».

L’ensevelissement du Christ

De son côté, le père Janvier Nama, prêtre du diocèse de Yaoundé, enseignant de philosophie au grand séminaire de l’Immaculée conception de Nkolbisson à Yaoundé a confié à La Croix Africa avoir eu connaissance par diverses sources et surtout sur les réseaux sociaux de nombreuses plaintes formulées par les familles des personnes décédés des suites du Covid-19 au sujet du traitement des dépouilles. « Les familles accusent à la fois certains responsables publics et sanitaires d’enterrer leurs morts avec empressement et sans égards aux différentes traditions cultuelles et culturelles auxquelles ils appartiennent, précise-t-il. Bref, les cadavres ne font pas l’objet d’attention ou de compassion du fait de leur contagiosité supposée et sont traités comme de simples épaves, d’où certaines tensions entre les parties. »

Aux yeux du prêtre du diocèse de Yaoundé, « il faudrait éviter un certain autoritarisme hygiéniste qui pourrait casser les ressorts anthropologiques, culturels et cultuels qui donnent sens à nos communautés humaines au Cameroun et sur le continent par ces ensevelissements sommaires ». Le père Janvier Nama termine son propos en évoquant le cas du Christ : « L’exemple de l’ensevelissement de Jésus peut nous aider à comprendre les exigences liées à ce rite pour chacun des hommes. Bien que condamné et exécuté sur la croix – comme imposteur du fait de la revendication explicite de son identité messianique – et mort rapidement, Jésus sera enseveli par des amis. »

Jean François Channon Denwo, à Yaoundé