Au Liban, le cardinal Béchara Raï s’élève contre le gouvernement


Dans son homélie du dimanche 5 juillet, le cardinal Béchara Raï a interpellé le gouvernement et le président du Liban Michel Aoun. « Depuis quand l’humiliation est-elle devenue le mode de vie des Libanais ? », questionne-t-il, dans une prise de position jugée virulente.

Depuis le siège d’été du Patriarcat maronite, à Dimane, au nord du Liban, le patriarche maronite Béchara Raï s’est élevé contre le gouvernement libanais. Si ce n’est pas la première fois qu’il soutient les manifestants mobilisés contre la classe politique et la crise économique, cette homélie du dimanche 5 juillet 2020 apparaît comme prise de position forte.

« Mgr Béchara Raï affiche un nouveau visage qu’on ne lui connaissait pas précédemment », explique Daniel Meier, enseignant à Sciences-Po Grenoble. Pour la première fois, il interpelle directement le chef de l’État, Michel Aoun, allié politique du Hezbollah. Dans son allocution, il déclare : « Nous exhortons Son Excellence le président de la République à œuvrer pour la levée du siège imposé à la légalité et à la libre décision nationale. »

Ces termes sont analysés comme « une attaque à peine voilée contre le Hezbollah, en particulier contre le poids politique des armes du Hezbollah », décrit le chercheur. « Elles pèsent sur les décisions possibles des gouvernants au Liban. »

L’urgence de la neutralité

Depuis le 17 octobre 2019, le pays est en proie à des manifestations contre la classe politique. La chute du pouvoir d’achat, la dépréciation de la monnaie et la hausse du chômage conduisent « une révolution de notre peuple humilié, affamé et privé de ses droits les plus fondamentaux », détaille le patriarche maronite. Les autorités libanaises sont en négociations avec le Fonds monétaire international pour obtenir des aides, mais la communauté internationale exige en échange des réformes. Le cardinal en appelle à l’ONU pour « qu’elle œuvre à rétablir l’indépendance et l’unité du Liban ».

Dans cette longue charge contre le pouvoir en place, Mgr Béchara Raï accuse les « politiciens » de « vouloir dissimuler leur part de responsabilité dans le pillage du Trésor public et se dérober à toute réforme structurelle ou sectorielle, conformément aux demandes des pays réunis lors de la conférence de Paris dite CEDRE au mois d’avril 2018 ».

Dans son homélie, le patriarche maronite se penche sur le défi de la neutralité du pays, comme « garantie de son unité et de sa position historique ». Le chercheur Daniel Meier y voit le retour « d’un argumentaire de la droite maronite, largement représenté par la figure de Bachir Gemayel à fin des années 1970, pendant la guerre civile (de 1975 à 1989 NDLR) ».

Un retour du maronitisme politique

Mgr Béchara Raï s’insurge : « Depuis quand l’humiliation est-elle devenue le mode de vie des Libanais ? » Le cardinal défend une fois de plus la révolution du 17 octobre : « Les révolutionnaires sont nos filles et nos fils. Ils sont l’élan du changement, l’espoir et l’avenir. »

Ce discours tenu par le patriarche maronite « s’inscrit en droit fil d’un courant du maronitisme politique », indique Daniel Meier. Depuis l’assassinat contre Bachir Gemeyel, en 1982, le maronitisme politique était fortement en retrait de la vie politique libanaise, un retrait qui s’est amplifié avec la guerre en Syrie. « Qui est donc capable de s’opposer au Hezbollah, à l’alliance du 8-mars (portée par les partis politiques chiites et Courant patriotique libre de Michel Aoun, NDLR) dans la situation actuelle ? Mgr Béchara Raï semble ouvrir un chemin et s’impose de facto comme un nouvel acteur juché sur une posture d’autorité morale », confie Daniel Meier.

Mgr Béchara Raï, cardinal depuis 2011 avait pour prédécesseur le cardinal Nasrallah Sfeir qui incarnait un engagement fort pour la paix. Jusqu’à présent, le cardinal Béchara Raï s’alignait sur les « positions des pros 8-mars et en accord avec le gouvernement de Najib Mikati (2011-2014) qui prônait une distanciation par rapport à la guerre en Syrie ».

Anne-Laure Juif