Au Sénégal, vive polémique autour de la réouverture des lieux de culte


Après la réouverture des lieux de culte au Sénégal, lundi 11 mai, les réactions ne cessent d’affluer.

Si certains se réjouissent de cette décision du président Macky Sall, nombreux sont ceux qui s’en inquiètent alors que le nombre de cas de coronavirus dans le pays a significativement augmenté.

L’Église catholique maintient la suspension de ses célébrations publiques tandis que les responsables religieux musulmans sont partagés sur la question.

Macky Sall, le président du Sénégal a annoncé, le 11 mai, de nombreuses mesures de déconfinement dont la réouverture des lieux de culte alors que le nombre de cas de coronavirus a beaucoup augmenté en un mois passant de 291 cas le 12 avril à 1 886 cas le 12 mai. Ces mesures de déconfinement étaient notamment demandées par des groupes et associations religieuses musulmanes dont l’ONG Jamra.

L’un des responsables de cette influente organisation islamique, Mame Mactar Gueye s’est justifié sur sa page Facebook juste après le discours du chef de l’État. « Rappelons que Jamra a été la première organisation religieuse au Sénégal à avoir, dès le début de l’épidémie, demandé la fermeture des mosquées, croyant, de bonne foi, que l’annulation de ce type de promiscuité humaine allait contribuer à faire reculer le monstre Covid-19 », a-t-il expliqué. Pour lui, ces efforts n’ont pas eu les résultats escomptés puisque les cas ont beaucoup augmenté. « Cela aura donc servi à quoi, cette fermeture des mosquées ? » s’est-il demandé avant d’ajouter : « il est temps, après avoir rendu un hommage mérité au personnel soignant, de retourner collectivement à Allah, comme l’ont préconisé avec force nombre de nos autorités religieuses ».

L’Église catholique maintient la suspension de ses cultes publics

Pour sa part, l’Église catholique, a réagi le 11 mai au soir par la voix de Mgr André Gueye, évêque de Thiès (ouest) qui a publié un communiqué. Dans ce texte, il prend acte de la déclaration du chef de l’État sénégalais tout en invitant les fidèles à s’en tenir à la mesure de suspension des célébrations publiques, en attendant une nouvelle déclaration des évêques.

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Invité le mardi 12 mai à la télévision sénégalaise, le secrétaire général de la Conférence épiscopale du Sénégal, le père Augustin Thiaw a confirmé la position de l’Église : « Tant qu’il n’est pas démontré que le danger est maîtrisé, les évêques ne prendront jamais le risque de mettre en péril la vie des fidèles chrétiens en ouvrant les églises au culte public, a-t-il tranché. Par conséquent, nous retenons que les dispositions précédemment prises dans les différents communiqués sont toujours de rigueur, au nom de la prudence et de la charité chrétienne. »

Vives critiques de certains intellectuels

Nombreux sont les Sénégalais qui critiquent cette réouverture des lieux de culte, une décision à leurs yeux, illogique. « Riposte Covid-19. Lundi 11 mai 2020 : 177 cas revenus positifs.19 morts. Monsieur le Président de la République, vous ne devez pas desserrer l’étau. Les conditions ne sont pas réunies pour une réouverture des écoles et des lieux de culte », a protesté le professeur Amsatou Sow Sidibé, universitaire et femme politique sénégalaise sur son compte Twitter. D’autres soupçonnent le président Sall d’avoir cédé à la pression des associations islamiques et chefs religieux qui appelaient de leurs vœux la réouverture des mosquées. Parmi eux, le politologue Babacar Justin Ndiaye qui propose une analyse sans concession de la situation : « Le président Macky Sall, le chef de la guerre contre le Covid-19 – fort de la loi d’habilitation et blindé par l’état d’urgence – ordonne un repli identique à une capitulation », a-t-il estimé. L’écrivaine Sokhna Benga, elle a choisi sa page Facebook pour un long texte où elle critique durement « les hâbleurs et faux dévots, nommément désignés » qui mettent en danger l’avenir des jeunes.

Certains guides religieux musulmans s’opposent aussi

Au sein même des guides religieux musulmans, les avis sont partagés. Si l’ONG Jamra, et le Cadre unitaire de l’islam au Sénégal (Cuis) – qui regroupe l’ensemble des familles religieuses du pays – ont milité pour la réouverture des lieux de culte, l’Association des imams et oulémas du Sénégal se dit surprise par l’annonce du chef de l’État. « Aucune concertation n’a eu lieu entre les deux parties », se désole l’imam Omar Diène, le président de cette association qui intervenait, le 12 mai sur la radio privée Iradio. « Les mosquées ne sont pas préparées, la logistique fait défaut », ajoute-t-il.

L’imam Ahmadou Makthar Kanté du quartier point E à Dakar abonde dans le même sens et va même plus loin dénonçant une imprudence. « Je reste convaincu qu’il est prématuré et imprudent de reprendre les prières dans les mosquées du pays, a-t-il écrit sur sa page Facebook le 11 mai, ajoutant plus loin : « alors que dans notre pays, l’épidémie est dans une phase ascendante, est-ce le moment de prendre une telle décision et pour quels motifs ? »

Lucie Sarr (avec Charles Senghor à Dakar)