Le père Rodrigue Naortangar, est prêtre jésuite. Enseignant en théologie à l’Institut théologique de la Compagnie de Jésus à Abidjan (Itcj), il possède une expertise en anthropologie politique, spécialement du Tchad.

Dans cet entretien avec La Croix Africa, il donne un éclairage sur la politique au Tchad après la mort à 68 ans d’Idriss Déby, président de ce pays d’Afrique centrale depuis 30 ans, décédé mardi 20 avril des suites de blessures reçues au combat ce week-end.

La Croix Africa : Le président tchadien Idriss Déby Itno a été tué à peine quelques jours après le début de son sixième mandat. Comment analysez-vous la situation qui a conduit à cet assassinat ?

Père Rodrigue Naortangar : La situation était déjà délétère depuis l’annonce de la candidature d’Idriss Déby Itno pour un sixième mandat à la tête du Tchad. Certes, il a symbolisé par le passé la liberté, puisqu’il a introduit la démocratie au Tchad en chassant du pouvoir, en 1990, le dictateur Hissein Habré. Mais il n’a pas joué jusqu’au bout le jeu de la démocratie puisque la constitution tchadienne a été modifiée puis changée lui permettant de briguer autant de mandats qu’il désirait.

Il est toujours sorti vainqueur de la contestation civile ou politique, voire militaire contre son pouvoir jusqu’à sa mort en ce jour. Il pouvait compter sur l’appui des différents gouvernements de la France, ancienne puissance coloniale, pour se sortir d’affaire. C’est sans doute fort de tant de victoires qu’il n’a pas pu apprécier les conséquences d’un mandat de trop. Des manifestations organisées contre sa candidature par des leaders de l’opposition ont rassemblé beaucoup de monde, surtout les jeunes lassés de sa longévité au pouvoir, eux qui ploient sous le poids d’un chômage endémique, eux qui sont aussi révoltés par tant d’injustice au Tchad. Ce qui a mis l’huile sur le feu, c’est la mort de la mère et de quelques autres membres de la famille de l’opposant et candidat à la présidentielle Yaya Dillo Djerou, morts causées par la police venue chez lui pour l’arrêter. Cela a créé un climat politique tendu qui n’a pas favorisé un véritable dialogue. Pour bien de Tchadiens, il ne restait plus que l’option militaire. C’est sur ces entrefaites que le Front pour l’Alternance et la Concorde au Tchad (Fact), un mouvement politico-militaire tchadien a lancé, depuis la Libye, l’assaut militaire au cours duquel le président Déby, descendu en personne au front, a été mortellement blessé – même s’il n’est pas avéré qu’il soit mort de balles rebelles. De toute évidence, son sixième mandat était un mandat de trop.

Quelle est la situation qui prévaut en ce moment au Tchad après la mort d’Idriss Deby ?

Père Rodrigue Naortangar : La peur et l’incertitude du lendemain envahissent les Tchadiens. Le pouvoir est entre les mains de l’armée, d’un conseil militaire qui a choisi de ne pas respecter l’ordre constitutionnel et de mettre en avant le fils du président Deby, lui-même militaire. Il est certain que ni l’opposition, ni le mouvement politico-militaire, encore moins une grande majorité de Tchadiens refuseront une succession dynastique.

Quelles seraient les pistes pour un retour à la paix et quel rôle pourrait jouer l’Église ?

Père Rodrigue Naortangar : Aucune piste d’avenir ne peut se passer du dialogue. Un véritable dialogue incluant toutes les forces en présence dans le but de trouver des solutions consensuelles aux points qui fâchent est incontournable. La guerre n’est pas la solution. Elle n’honore personne. Bien au contraire, elle sème la désolation et endeuille inutilement des familles. J’en suis convaincu : Il faut mobiliser les ressources nécessaires et prendre le temps pour un dialogue vrai.
L’Église catholique au Tchad peut jouer un rôle central. Depuis 1965, par les différentes lettres des évêques et de la conférence épiscopale du Tchad, l’Église a joué un rôle de « veilleur sur la cité » : elle a dénoncé les travers de la vie socio-politique, voire économique et proposé des solutions. Ses prises de paroles sont appréciées bien au-delà de la seule communauté catholique. Elle a la confiance nécessaire des Tchadiens pour œuvrer à la réconciliation des Tchadiens entre eux. En collaboration avec les autres leaders religieux, elle peut apporter sa contribution à un dialogue véritable dans ce pays laïc qu’est le Tchad.

Reccueilli par Lucie Sarr