[Point de vue] : Le père Francis Barbey est prêtre du diocèse de San-Pedro, en Côte d’Ivoire, enseignant universitaire, spécialiste en éducation aux médias et écrivain.

Ce qui se joue dans les rues au Mali et en Côte d’Ivoire ces derniers jours, traduit chez beaucoup d’Africains un vrai sentiment d’échec des élites africaines. C’est pourquoi les chefs d’États africains qui veulent donner des leçons de démocratie aux Maliens doivent s’abstenir, car le ridicule tue à petit feu ! Et pourtant ce qui se joue là, dans ce pays, comme en Côte d’Ivoire et ailleurs, c’est bien ce que le philosophe français Jacques Maritain appelle le « sort de l’homme », de cet homme africain qui n’aspire qu’à être ivre de dignité et qui doit malheureusement se résoudre à constater que les hommes politiques en Afrique ont choisi leur camp : la déshumanisation des populations africaines par des discours frelatés, le vol organisé, l’intimidation, la violence symbolique et physique et par des politiques de développement absurdes et appauvrissantes.

La colonisation une fois, la colonisation toujours

La dynamique de la libération porte l’homme. Elle le pousse vers un « avent », vers une attente. C’est bien ce qui lui fait espérer un « à venir » meilleur et susceptible de le conduire vers un mieux-être. Mais cette dynamique reste souvent aux prises avec des forces contraires mues par le désir délibéré de fermer à l’homme son horizon humain. La situation de l’Afrique se prête à ce type d’analyse.
La colonisation dont l’Afrique pense s’être libérée il y a 60 ans a forcément laissé des traces. Le colonisateur d’hier ne s’est pas forcément réjoui d’avoir été contraint à concéder les indépendances aux peuples africains. Car si l’Afrique avait été sans intérêt pour lui, la colonisation n’aurait jamais eu lieu. La colonisation a donc consisté essentiellement à soumettre des peuples pour profiter de leurs richesses. Au-delà des indépendances, c’est dans ce cadre qu’il faut situer le complot de pillage des ressources naturelles d’un continent aux potentialités énormes, en même temps qu’on cherche à le marginaliser et à l’exclure du développement humain en utilisant des structures politiques et économiques supranationales. Le cynisme de ce complot repose sur le fait qu’alors que les comploteurs vous enlèvent toute possibilité d’exister chez vous, ils vous empêchent également de fuir les malheurs que leurs politiques ont générés chez vous. C’est ce qui est dénoncé par l’écrivaine malienne Aminata Traoré dans L’Afrique humiliée, lorsqu’elle évoque la politique des menottes aux poignets et des reconduites dans les pays d’origine pratiquée particulièrement en Europe occidentale. Il est donc impossible de minimiser les mécanismes de domination et d’exploitation qui, par ailleurs, sont d’une extrême violence. Clairement dit, ce n’est pas du dehors que nous viendra le salut. Les promesses légendaires et l’aide au développement fluctuant au gré des intérêts et des saisons, il ne reste aux Africains qu’à parier sur eux-mêmes et sur leurs classes dirigeantes locales pour relever la tête.

La faillite des élites locales

Le vrai drame, c’est que malheureusement, les classes dirigeantes africaines n’ont pas toujours été à la hauteur des espérances que les populations avaient placées en elles au moment des libérations des années 1960. La puissance créatrice de la libération a été contrariée de l’intérieur et après 60 ans d’indépendance l’Afrique peine encore à trouver son chemin. Il est donc hors de question de faire de l’Occident le bouc émissaire de nos propres échecs et de notre incapacité à garantir notre propre dignité. Rien ne justifie que nous puissions attendre du colonisateur d’hier de faire de nous ce qu’il n’a pas pu faire alors que nous lui « appartenions ». Il est clair que notre salut ne viendra pas de l’Occident.
C’est vrai, la colonisation a ébranlé nos modes de vie et nous a causé un grand préjudice qui a tendance à faire de nous des peuples ballottés, presque sans repères. Mais fort heureusement les historiens nous apprennent que tous les peuples de la Terre ont plus ou moins été sous la domination de plus forts qu’eux. Et ceux qui ont pu émerger de ce type de traumatisme culturel, économique, religieux, politique et social, sont ceux qui ont su se recréer de l’intérieur, c’est-à-dire qui ont su se mobiliser ensemble pour faire appel à leur génie propre afin de se réinventer.
Que des structures de dominations soient mises en œuvre pour contester à l’Afrique et à ses habitants leur dignité humaine dans un monde où la misère des uns nourrit la prospérité des autres est une vérité indiscutable, même pour les moins avertis. Mais parallèlement à cela, une analyse de la situation basée sur la vie quotidienne sur le continent noir nous empêche de demeurer dans le pleurnichement et la fatalité en accusant les autres. Nous devons avoir le courage d’ouvrir les yeux sur notre responsabilité, car nos propres turpitudes ne sont pas moins tolérables que ce que nous dénonçons chez le colonisateur d’hier. La colonisation ne peut pas tout justifier, y compris notre démission à prendre véritablement en main le destin de nos peuples. Lorsque l’action politique devient un lieu d’enrichissement illicite des dirigeants politiques, réduisant considérablement ainsi les moyens publics de développement et que les enfants de certaines zones rurales ne peuvent pas aller à l’école ou doivent y aller en parcourant des dizaines de kilomètres à pied, ce n’est pas une affaire de colonisation. Lorsque l’instrumentalisation identitaire devient un programme politique, ce n’est pas une affaire de colonisation. Lorsque nous prouvons notre incapacité à nous mettre d’accord sur la façon d’organiser ensemble nos élections et qu’une seule partie s’approprie l’ensemble du processus en sachant bien le désordre que cela pourrait créer, ce n’est pas une affaire de colonisation. Lorsque les chaines de télévision de service public se transforment en instruments de propagande idéologique au détriment des valeurs communes, ce n’est pas une affaire de colonisation. Lorsque toute maladie entraîne la mort pour la majorité des populations et que nos leaders politiques se soignent dans les hôpitaux militaires occidentaux, ce n’est pas une affaire de colonisation. Lorsque selon plusieurs ONG, une grande partie de l’aide au développement se retrouve dans des banques occidentales sur des comptes appartenant à des dirigeants politiques africains, ce n’est pas une affaire de colonisation. Il n’y a pas moins de dignité à revendiquer pour des enfants qui ne peuvent pas aller à l’école ou pour des populations qui ne peuvent pas se soigner convenablement que celle que nous revendiquons auprès de nos colonisateurs d’hier.
La question qui se pose à tous dans un tel contexte, c’est de savoir l’Afrique dans laquelle nous souhaitons vivre ensemble. Comment la voyons-nous ? Comme une Afrique dans laquelle les uns vivent avec les autres, avec ce que cela suppose de solidarité et d’attention, ou bien alors une Afrique où les uns vivent sur les autres en se moquant de ce qu’ils sont comme humains ? Dans la mise en route de la nouvelle Afrique, il nous faut nécessairement apprendre à revenir à l’humain. Aminata Traoré parle de « retour à l’humain ».

De la Lumière de l’Évangile

Tout cela nous semble un appel qui rend plus urgente l’exigence du droit au droit humain pour l’ensemble des populations africaines. Face à l’exigence de ces droits, il n’y a pas de place pour la fatalité, car la dignité humaine a une valeur absolue. Au vu de ce qui constitue les défis majeurs pour l’Afrique, l’Église doit pouvoir proposer ce que le théologien Olivier Clément appelle la puissance d’inspiration de l’Évangile pour des communautés véritablement humaines. Elle n’a pas de méthode particulière à indiquer. Mais elle peut s’engager à témoigner à temps de la puissance créatrice de l’amour. Son expertise en humanité, fondée sur le mystère pascal du Christ, offre en effet aux hommes de bonne volonté le chemin d’un avenir où tous peuvent se reconnaître frères en Dieu et en humanité, avec ce que cela exige d’engagement au service de la dignité humaine. Si cette Annonce est nécessaire et prioritaire, elle légitime l’Église, si la situation l’exige, à sortir des scrupules et des convenances diplomatiques pour dénoncer publiquement le mensonge et tous les fossoyeurs endurcis de la dignité humaine.

Père Francis Barbey