Doit-on dire que la vie est (souvent) injuste?


[Contribution] : Le père Vast-Amour Adjobi est prêtre du diocèse d’Abidjan et curé-doyen de la paroisse Sainte-Elisabeth, au sud de Rennes.

C’est à bon droit, dans les moments creux et de totale incompréhension des événements de l’histoire tragique, que l’on s’entend dire communément que la vie est injuste. Mais suffit-il de le dire ainsi pour être vrai avec la réalité sans être pour autant injuste avec la vie elle-même ? Je me suis laissé conter cette histoire de ce sans-abri qui avait la grâce de recevoir chaque jour d’un bienfaiteur malfaisant pour sa famille, une pitance pour la journée.

À la mort de ce dernier, le sans-abri « endeuillé » demeure le plus inconsolable de tous. À celui qui l’a toujours ignoré et qui lui pose la question sur son profond émoi. Il lui répond : « tu serais parti à la place de mon bienfaiteur, je n’aurais jamais eu tant de larmes ». La vie était injuste pour lui. Comme ce bienfaiteur aura été injuste pour sa propre famille. Comme elle pourrait être injuste pour les proches de cet indifférent qu’il aurait préféré voir mourir à la place de l’autre.

C’est peut-être peu dire pour toucher de plus près des réalités plus profondes : un accident, un handicap, une déformation congénitale, des efforts jamais récompensés, une fidélité à l’honnêteté ou la loyauté jamais reconnue ou remerciée, un décès ou un veuvage trop précoces, une deuxième chance qui reste fantomatique, un bouleversement brusque d’une construction positive et acharnée de la vie, un chapelet de malheurs médité, l’habitude des larmes de nuit… Qui d’entre nous dans les cercles les plus modestes ou marginalisés, et à quelques égards en d’autres lieux plus aisés, n’a jamais eu ce sentiment d’injustice de la vie, à un moment donné de l’histoire, pour lui-même ou pour un autre ? Malgré tout faut-il le dire ainsi ?

Que veut-on dire quand on dit que la vie est injuste ?

N’est-ce pas tout au moins d’une certaine façon être en attente d’un droit même le plus élémentaire dont nous laisserait jouir cette vie pour le temps le plus nécessaire à l’épanouissement le plus basique ? C’est clairement une frustration des plus marquantes dans la conscience du vivre, d’être privé de toute sensation goutteuse à souhait de cette vie même. Ce droit de vivre une vie bonne et heureuse a ses paliers à plusieurs étages et cette frustration est appréciée à différents niveaux de cet étage. Même si nous pouvons l’entendre à différents niveaux de vie, le niveau zéro de cet étage n’est que désespoir qui paraît irréversible. La vie serait ainsi injuste. Or l’espérance qui fait vivre participe de cette même vie. Pourquoi une vie injuste livrée au désespoir serait-elle aussi source d’espérance qui fait vivre ?

Si la vie est un don, don de Dieu, pourquoi ce don serait-il injuste ?

Est-il juste de dire que ce que Dieu donne est injuste comme il arrive de le dire souvent, Lui le Juste par excellence ? D’ailleurs peut-on prévoir la vie et sa vie comme on peut prévoir ou mettre en place les conditions de vie ? N’est-ce pas là que les choses paraissent changer ? Les conditions de vie prévues et imprévues seraient peut-être source de ces frustrations et sentiments d’injustice. Et alors nous rejoignons la question de l’aveugle-né « Est-ce lui ou ses parents (de qui la vie est engendrée) qui ont péché pour qu’il soit né aveugle ? Non, ni lui ni ses parents, mais c’est pour que la gloire de Dieu se manifeste ». Cf Matthieu 9, 2-3 Ou pour dire encore, pour que l’espérance qui ne déçoit jamais soit expérimentée.
Oui il arrive que cette imprévisible espérance nous donne une nette impression d’injustice légitime. Si rien n’échappe à Dieu, ce n’est pas aussi dire que Dieu prépare à chacun un imprévu. S’il est le guide qui permet toute chose, ce n’est pas dire qu’il est l’acteur qui manipule et téléguide les événements de l’histoire. S’il est hors et maître du temps, ce n’est pas dire qu’il le joue à s’amuser avec nos montres. La liberté qui est en nous le principe divin a ses ouvertures à ces imprévisibles.

Il vaudrait mieux dire que la vie a ses imprévus

Certainement qu’il vaudrait mieux dire que la vie a ses imprévus qui peinent plutôt qu’elle ne paraît au fond injuste elle-même, si c’est par elle que l’espérance nous fait accéder à la vraie vie, là où tout est rendu juste sans que cette justice se soit de tout temps absentée, mais sous ses traits de miséricorde, se voile dans ces imprévus de la vie. Et si un Philippe Claudel a pu dire qu’« on dit la vie est injuste, mais la mort l’est encore davantage, le mourir en tout cas. Certains souffrent et d’autres passent comme dans un soupir. La justice n’est pas de ce monde mais elle n’est pas de l’autre non plus », cette justice laisse passer ses lumières en cette vie et nous attire à elle par les voies de la liberté humaine et de la nature marquée de la finitude.

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Que devrait-on dire alors ? Elle est sûrement incertaine dans les limites de l’espace et du temps, mais sa finalité est certaine dans l’éternité promise à la vie. La vie vaut la peine d’être vécue, la remerciant ainsi en la vivant malgré tout, alors qu’elle est la chambre ombragée de celle qui est aussi lumineuse qu’éternelle, là où luit le Soleil de Justice. Moins qu’elle ne se présente comme injuste pour beaucoup, elle est la vie donnée à tous afin que chacun la reçoive éternellement quand elle finit par se coucher le soir. Elle demeure un don gratuit, une grâce avant tout. Et c’est à bon droit de le croire.

Père Vast-Amour Adjobi