Droits de la femme, accès aux ministères ordonnés dans l’Église et controverses théologiques


[Point de vue] : Le père Francis Barbey est prêtre du diocèse de San-Pedro, en Côte d’Ivoire, enseignant universitaire, spécialiste en éducation aux médias et écrivain.

Dans son livre Dieu aime-t-il les femmes ?, Anne Soupa, bibliste, féministe française et dernièrement « candidate déclarée pour l’archevêché de Lyon », pose un diagnostic sans concession sur le sort qu’elle estime injuste et qui serait fait aux femmes dans l’Église catholique. Elle soutient à fond la problématique féministe, même dans des considérations que l’Église estime en contradiction avec l’anthropologie chrétienne et sa propre doctrine. Le problème, c’est qu’on ne perçoit pas très bien la différence idéologique entre les positions mises en avant et défendues par Anne Soupa et bien d’autres féministes catholiques sur les droits de la femme dans l’Église, ce qui inclurait leur accès aux ministères ordonnés, et celles défendues par les mouvements féministes les plus anticléricaux, les plus laïcistes, les plus radicaux et les plus médiatiques. Mouvements féministes dont nous savons que les discours d’égalité et de droits de la femme reposent essentiellement sur une matrice idéologique développée en 1972 dans le Rapport sur le comportement sexuel des Français et en 1979 dans De la vie avant toute chose par le gynécologue Pierre Simon, à l’époque Grand Maître de la Grande Loge de France. Le pire, c’est que les controverses théologiques rajoutent à la confusion.

De la revendication féministe des ministères ordonnés

La revendication pour l’ouverture des ministères ordonnés aux femmes est désormais mise en avant par les militantes féministes. Elles considèrent que l’accès à ces ministères serait le chemin le plus sûr pour gagner tous les autres combats liés à l’égalité entre l’homme et la femme. Selon l’anthropologue française Françoise Héritier, il semblerait que le sacerdoce ministériel soit « l’un des derniers grands bastions des domaines réservés du masculin ». De fait, pour les mouvements féministes, la femme ne peut accéder à ses droits qu’en effaçant tous les symboles et toutes les différences qui, du coup, apparaissent comme des constructions sociales. Françoise Héritier estime même que les arguments évoqués par l’Église pour justifier la non-ouverture des ministères ordonnés aux femmes sont « sans valeur », et évoque ce qu’elle appelle le « coup des deux cravates », à savoir que Jésus, ne pouvant pas prendre les hommes et les femmes à la fois, aurait pris les hommes pour le représenter, sans les préférer pour autant aux femmes. Le problème pour Françoise Héritier, c’est qu’en fait tout choix historique, qui établit des fonctions différentes dans l’égalité des droits est suspect, même lorsqu’on en souligne la portée symbolique et spirituelle.

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Le coup de pouce d’Edward Schillebeeckx

Dans Plaidoyer pour le peuple de Dieu, le théologien néerlandais Edward Schillebeeckx estime que le droit des femmes à être l’Église, c’est-à-dire « des sujets capables, responsables de la foi, de l’expression de la foi et de la réflexion sur la foi », autorise à ce qu’elles accèdent à « une fonction dirigeante dans l’Église, y compris aux fonctions ministérielles ». Le théologien pense que le combat des femmes, à cause de leur nombre toujours croissant dans l’Église, changera à la longue « la face de l’Église jusque dans ses structures ministérielles ». C’est vrai, comme le dit le Concile Vatican II, que l’Église est une réalité sociale de l’histoire. À ce titre, elle a pu s’adapter à des contingences historiques, surtout en ce qui concerne le ministère ordonné, et Schillebeecks évoque une conception moderne du sacerdoce influencée par Bérulle et son Oratoire, Saint-Sulpice, Pie X, Pie XI et Pie XII. Soit. Dans ce sens, il est possible que de nos jours, les changements sociétaux advenus dans le monde interrogent le théologien et qu’à son tour, « le théologien interroge la vie même de l’Église au cours des siècles ». Mais, il faut reconnaître également que les changements dont il est question et qui appelleraient à une réflexion sur les ministères dans le sens que souhaite Schillebeeckx n’ont pas la même portée dans toutes les églises. La réflexion autour des ministères en Afrique, par exemple, ne se pose pas en termes de diminution drastique des prêtres et du risque qu’il y aurait à laisser les communautés sans vie sacramentelle. Et il me semble qu’en dehors de l’Europe et de l’Amérique du Nord, une telle question ne préoccupe guère les théologiens, sinon peut-être très partiellement. On ne peut donc pas en faire une généralité et la considérer comme une vraie question d’Église. Ce qui ne veut pas dire que le débat est sans intérêt.

Ministères ordonnés et histoire : controverses théologiques

A lire: Les droits de la femme dans les Églises en Afrique (Deuxième partie)

Il y a tout de même à souligner que l’approche socio-historique qu’adopte le théologien Edward Schillebeeckx n’est valide que si l’on ne perd pas de vue le fait, comme le dit le prêtre suisse Hans Urs von Balthasar dans Théologie de l’histoire, qu’« on ne peut réaliser aucun accord définitif en ce monde entre la théologie et les autres disciplines. On pourra toujours à ce sujet accuser la théologie d’orgueil, le refus de cet accord n’est en réalité rien d’autre qu’une requête méthodologique de son objet ». Pour tout dire, l’Église n’est pas seulement une « réalité sociale de l’histoire », qui n’a de vocation qu’aller toujours dans le sens de l’histoire pour repenser chaque fois ses ministères. Et qui nous dit qu’actuellement l’histoire tourne dans le bon sens ? Ce qui reste très discutable dans l’analyse de Schillebeeckx, c’est de conditionner le sens des ministères à l’histoire dans une Église qui n’est pas qu’historique. Il est vrai que nous ne parlons de grâce que parce qu’elle agit en nous en tant que nous sommes dans le mouvement de l’histoire. Mais une autre compréhension du rapport entre grâce et histoire nous permet de dépasser le conditionnement de l’histoire. L’Église n’est en effet pas exclusivement le fruit de l’histoire et de ce fait n’est pas exclusivement dans la matérialité de la communauté visible et historique. Elle est aussi le Corps mystique du Christ. Et comme le dit le Concile, « les deux ne doivent pas être considérées comme deux choses, elles constituent au contraire une seule réalité complexe, faite d’un double élément humain et divin » (Lumen Gentium, n°8). La théologie peut donc travailler comme discipline sur le même matériau que l’histoire et la sociologie. Mais cela me surprendrait qu’elle puisse le faire en dehors de la contemplation du « Mystère » et d’une certaine mystique. C’est, probablement ce que les autres disciplines appellent son « orgueil » et son impossible accord avec elles.

Père Francis Barbey