En Côte d’Ivoire, polémique autour d’accusations d’abus sexuels dans une communauté nouvelle


Depuis quelques semaines, des témoignages d’abus sexuels affluent sur les réseaux sociaux. Ils accusent un influent berger d’une communauté nouvelle ivoirienne d’emprise psychologique, d’extorsion de fonds et d’abus sexuels.

Ces derniers jours, des prêtres ivoiriens ont invité les autorités du diocèse d’Abidjan à tirer au clair cette histoire.

Depuis quelques semaines, des publications faisant état de présumés abus sexuels dans une communauté nouvelle ivoirienne se multiplient. Les victimes estiment avoir subi une emprise psychologique, des abus sexuels et une extorsion de fonds de la part du responsable de cette communauté.

Samedi 6 juin, dans une publication sur sa page Facebook, le père Père Vast-Amour Adjobi, prêtre du diocèse d’Abidjan est revenu sur les faits en donnant plusieurs détails : « Depuis plusieurs semaines, nos téléphones sont inondés de révélations sur des abus de tous ordres au sein du ministère Sacerdoce Royal, mettant en cause son responsable modérateur et certains de ses collaborateurs en Côte d’Ivoire et en France », a écrit ce prêtre ivoirien pour qui cette histoire interpelle l’Église sur son accompagnement des communautés.

Le responsable du ministère d’évangélisation Sacerdoce royal est Abraham Marie Pio. Cet apostolat catholique, membre de la coordination des communautés nouvelles de Côte d’Ivoire, réunit des milliers de personnes dans ses séances de prière qui ont lieu à Angré, dans la commune de Cocody (Abidjan), les vendredis et dimanches.

Discerner le vrai du faux

Aux yeux du père Adjobi, même s’il faut discerner le vrai du faux dans ces témoignages, « nous ne pouvons pas priver les victimes authentiques du risque de la parole ». « Les écouter sera au moins les respecter sans baigner dans un triomphalisme accusateur », estime-t-il tout en plaidant pour une « écoute organisée et digne » de toutes victimes d’abus d’autorité spirituelle dans toutes les structures qui se réclament de notre Église.

Les pères, Rodrigue N’sanman et Marc-Arthur M’Bala également prêtres du diocèse d’Abidjan abondent dans le même sens tout en invitant à respecter la présomption d’innocence du mis en cause. « Le droit à la justice qui donne de porter une attention particulière aux incriminations des présumées victimes vaut autant pour Abraham Marie Pio dont l’honorabilité et la respectabilité sont en jeu », estiment ces prêtres, qui se posent aussi un certain nombre de questions sur le déferlement soudain de toutes ces accusations et leur mode opératoire, les réseaux sociaux plutôt que les structures d’Église mais aussi sur le silence d’Abraham Marie Pio.

« Notre regard est tourné vers les autorités de l’Église d’Abidjan afin que toute la lumière soit faite sur ce qui oppose les présumées victimes à Abraham Marie Pio », concluent-ils dans une publication datant du 7 juin.

Mais quelle est la procédure pour dénoncer d’éventuels d’abus sexuels dans la communauté, groupe de prière ou mouvements laïcs ?

Procédure pour dénoncer les abus sexuels dans les communautés laïques

En mai 2019, le pape François a publié le motu proprio Vos estis lux mundi (vous êtes la lumière du monde) sur les abus sexuels dans l’Église. Ce motu proprio impose aux conférences épiscopales et diocèses de mettre sur pied, dans un délai d’un an, des bureaux de signalement d’abus sexuels sur mineurs et personnes vulnérables. Le même texte impose aux clercs de signaler les abus sexuels commis par leurs pairs dont ils auraient connaissance. Ce motu proprio ne traite donc pas directement du cas des laïcs responsables de groupes de prière.

Par contre, l’épiscopat ivoirien a publié en janvier 2020, à l’issue de sa 115e Assemblée plénière, « un code de conduite sur les abus sexuels et la protection des mineurs et personnes vulnérables ». Le document a « une valeur contraignante pour tous les archidiocèses et diocèses de Côte d’Ivoire ainsi que les fidèles du Christ, clercs et laïcs, dont le ministère et l’apostolat ne devraient jamais être un prétexte ou une occasion pour abuser de la confiance qui leur est faite comme protagonistes de la mission de l’Église ». Ce qui laisse entendre que les responsables de communautés qui seraient auteurs d’abus sexuels devraient être traités dans l’Église selon les dispositions de ce code de conduite.

Plus de 200 communautés nouvelles à Abidjan

Le diocèse d’Abidjan compte plus 200 communautés nouvelles issues du Renouveau charismatique qui dépendent de l’Église catholique et se sont constituées en coordination. « Elles sont sous la responsabilité de l’Église ivoirienne depuis l’approbation en juin 2019 de leurs statuts et règlement intérieur par la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire (Cecci), précise à La Croix Africa le père Hervé Louis Yodé, canoniste. Il y a une commission de la conférence des évêques – la commission épiscopale de l’apostolat des laïcs, des communautés nouvelles et de la nouvelle évangélisation – en charge de les accompagner. Ainsi, la conférence a un rôle de vigilance sur leur apostolat et le comportement de chacun des membres ».

« Si les faits sont avérés, la responsabilité de l’Église, c’est d’avertir la justice du pays »

Pour l’heure, le diocèse d’Abidjan ne dispose pas de bureau signalement d’abus sexuels. Mais les victimes peuvent s’adresser au curé des communautés en question, les vicaires généraux et l’évêque comme les y invite le père Marius Hervé Djadji : « J’invite ceux qui ont subi des abus sexuels, financiers et moraux à aller rencontrer le curé des communautés en question, les vicaires généraux et l’évêque, recommande le prêtre du diocèse de Yopougon dans une interview accordée à la Croix Africa. L’Église de Côte d’Ivoire est bien organisée et agit dans le cadre de l’ouverture et d’écoute des victimes. »

« Je dirais aux victimes de s’adresser au vicaire général chargé des affaires religieuses, lequel doit informer l’évêque du lieu », approuve le père François Xavier Bigeziki, missionnaire d’Afrique, professeur de psychologie clinique à l’Institut catholique missionnaire d’Abidjan (Icma) qui a beaucoup travaillé sur des cas d’abus sexuels. « Si les faits sont avérés, la responsabilité de l’Église, c’est d’avertir la justice du pays, précise-t-il. Elle doit collaborer avec les autorités légales du pays ».

Lucie Sarr