Homélie du dimanche: « Notre vie tient désormais à la fois à notre connexion à Jésus et à la solidarité »


Homélie du Dimanche de la solennité du Saint Sacrement – Année A par le père Joseph Laba, prêtre de l’archidiocèse de Lomé, Aumônier de l’Université Catholique de l’Afrique de l’Ouest/Unité Universitaire du Togo.

Chers amis, bonne fête du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ !

Voici des mois que, bon gré mal gré, nous avons dû vivre au ralenti. Covid-19 et confinement obligeant, beaucoup se sont rués vers les magasins, les grandes surfaces, les marchés et tous les autres lieux usuels, histoire de faire des emplettes pour ce temps de « désert » qui s’annonçait. Des heurts s’en sont suivis par-ci, des conflits d’intérêt par-là. Au moins nous avons pu réfléchir à notre société de consommation, ou de surconsommation c’est selon. Mais surtout sur la vie, celle qui s’est terminée si tragiquement pour beaucoup ; celle justement qui est supposée ne pas finir ! Ces deux pôles de réflexion, le pain et la vie, constitueront le cadre de notre méditation de ce jour.

Dès la première ligne de la première lecture, Moïse demande au peuple d’Israël de se souvenir de la longue marche accomplie pendant quarante années dans le désert. Non pas quarante jours, ni quarante semaines, mais quarante années ! Que cela a dû être désespérément long et éprouvant ! Une génération entière, celle qui a reçu l’annonce de la terre promise a dû y passer, sans que la suivante ne soit certaine de voir le bout du tunnel ! Rappelons au passage que dans l’Écriture sainte, quarante renvoie souvent au temps de la préparation, au temps suffisant pour franchir un nouveau cap. Les quarante jours de déluge durant lesquels Dieu eut à cœur de « laver » sa première création de la souillure du péché en témoignent. Les quarante jours durant lesquels Elie chemina dans le désert avant la rencontre, dans un doux zéphyr, du Dieu d’Israël le confirment. Il existe d’innombrables autres références, dont celle du séjour de Jésus lui-même dans le désert, après son Baptême et avant l’ouverture officielle de sa mission. Quarante est donc finalement le chiffre de la douleur qui précède l’enfantement, de la préparation parfois douloureuse qui précède la joie du triomphe, comme en témoignent le temps liturgique du Carême préparatoire à Pâque et même, peu s’en doutent, les quarante semaines que dure une grossesse normale, avant la liesse de la vie donnée et reçue.

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Pendant quarante ans donc, le peuple d’Israël a été préparé à un nouveau départ. En lisant les signes du temps, nous pouvons affirmer l’avoir été nous-aussi, et travailler à la naissance d’un monde nouveau, où résidera la justice. Car le Seigneur, une nouvelle fois, nous a montré l’insuffisance et la précarité du « pain » d’ici-bas, et de ses moyens de production, avec une référence particulière à l’argent et à la logique capitaliste qu’il a exacerbée. Cette période difficile, nous pouvons en dire, en reprenant les mots de la première lecture, que le Seigneur nous l’a imposée pour nous faire passer par la pauvreté, la vraie, celle dans laquelle l’on se reconnaît soi-même et tout ce que l’on a comme un don de Dieu. Et si nous pouvons aujourd’hui entamer une reprise progressive, n’oublions pas ce par quoi nous sommes passés, et dont nous ne saurions, à vrai dire, expliquer comment nous sommes sortis. Les médecins et les scientifiques, pour l’heure, auront peine à contredire cette affirmation essentielle, que c’est le Seigneur qui nous « a fait traverser ce désert vaste et terrifiant, pays de serpents brûlants et de scorpions, pays de la sécheresse et de la soif ». En effet, la dévastation du virus microscopique sur les malades vaut bien les scorpions et les serpents brûlants, la sécheresse et la soif.

Que nous reste-t-il donc à ce niveau, sinon l’action de grâce ! Car les médecins ont tenté, soigné, offert leur propre vie, mais au final, c’est le Seigneur qui a guéri. Avec les mots du psaume, nous pouvons le redire : « Glorifie le Seigneur ! Célèbre ton Dieu ! Il fait régner la paix à tes frontières ! » La paix ? Assurément ! Et il nous faut en parler ! Avons-nous déjà oublié la rhétorique guerrière de nos gouvernants ces dernières semaines ? Mais le Coronavirus n’était pas le véritable ennemi, à la limite il n’était que le symptôme d’un mal plus profond, qui gangrène le cœur de l’homme.

Le véritable ennemi, c’est l’absolutisation du pain terrestre et de son système, et l’oubli de celui qui donne le vrai pain. « Moi je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement », déclare d’emblée Jésus au début de l’évangile. Les diététiciens et les politiciens attesteront les uns pour leur part que la nourriture terrestre, mal maîtrisée, finit souvent par nous déclarer la guerre à l’intérieur de nous-mêmes, et les autres qu’elle est à l’origine de tant de guerres entre les peuples ! Le vrai pain venu du ciel, l’Homme-Dieu sacrifié, mort et Ressuscité, seul donne la paix. Non pas à la manière de ce monde, paix des cimetières ni des braves lors de victoires à la Pyrrhus, ni encore celle des guerres froides et des équilibres de la terreur ! Non, la paix, la vraie, celle qui équivaut à la vie, la vie en abondance.

Se situant au beau milieu, comme le muscle cardiaque, du corpus liturgique de cette célébration, la deuxième strophe du psaume affirme ceci : « Il fait régner la paix à tes frontières, et d’un pain de froment te rassasie. Il envoie sa Parole sur la terre, rapide son verbe la parcourt. » Dans l’Eucharistie, pain consacré, la première phrase de cette strophe atteint son sommet. Et parce qu’elle est offerte à tous, sans distinction, pour que cessent enfin les convoitises humaines et les guerres stupides, Saint Paul a affirmé aux Ephésiens que le Christ est notre paix. En communiant au corps rompu et à la coupe du sang versé, comme l’explique l’apôtre dans la deuxième lecture de cette célébration, nous nous unissons au Corps du Vivant. Notre vie tient désormais à la fois à notre connexion à Jésus et à la solidarité ainsi qu’à la complémentarité des membres que nous sommes devenus. Cela est fondamental et lourd de conséquences ! La seconde phrase de la strophe explicite la première. Elle nous enseigne que la Parole de Dieu, son Verbe incarné qui récapitule et manifeste sa volonté est le pain de froment annoncé plus haut, Celui qui fait régner la paix.

L’on connaît la boutade, désormais célèbre, de l’auteur hindouiste Satguru Sivaya : Vous mangez des choses mortes et vous voulez vivre ! Nous chrétiens avons la chance inouïe d’avoir l’Auteur de la Vie qui se donne en nourriture, nous suppliant presque dans l’évangile de le recevoir. Car il est la Vie éternelle, non pas seulement la vie après la mort, mais la vie en abondance, celle qui n’a ni confinement, ni fin. Lorsque les yeux de nos cœurs se seront dessillés à ce grand mystère, alors seulement nous goûterons la vraie paix.

« Qui a Dieu ne manque de rien. Dieu seul suffit ». Thérèse d’Avila.

Père Joseph Laba