Il a voulu instaurer un nouveau discours sur Dieu !


Le père Jean-Paul Sagadou est religieux assomptionniste. Il rend hommage à Joseph Moingt, théologien jésuite, décédé mardi 28 juillet à 104 ans.

1. Il avait longuement parlé du Dieu venu à la connaissance des hommes depuis les temps anciens, le Dieu qui s’était rapproché des Patriarches d’Israël d’après la Bible, puis avait annoncé sa venue sur terre par la bouche des Prophètes, et dont finalement la venue avait été reconnue et attestée par le Nouveau Testament dans la naissance de l’homme qu’on a appelé Jésus-Christ.

2. Mais ce qui l’intéressait au plus haut point, ce n’était pas tellement le « passé » de la venue de Dieu vers les hommes, mais, tourné vers le futur, il tendait la main au « Dieu qui vient ». Sa foi résidait dans le fait que Dieu ne cesse de venir vers les hommes, y compris dans le plus incertain de leur avenir. Pour lui, chercher les traces de Dieu dans le passé, n’avait de sens que dans la mesure où on prenait la mesure de sa présence ininterrompue à l’histoire des hommes de tous les temps, de tous les pays et de toutes les couleurs.

3. Il m’a aidé à comprendre que le Dieu sur lequel les esclavagistes s’étaient appuyés pour justifier l’esclavage des Noirs n’était pas le bon et que je devais absolument oublier ce Dieu pour regarder vers celui qui « vient ». D’ailleurs, il ne m’était pas possible de continuer à « respirer » en pensant à ce Dieu « passé » que la rationalité économique occidentale obligeait à bénir l’asservissement des Noirs et à considérer cet asservissement comme le fruit de la sagesse et de la providence divine. Il m’a aidé à penser que Dieu n’est pas seulement « derrière nous », mais qu’il est surtout « devant nous », que le « Dieu qui vient » est plus « important » que celui qui est venu et que ceux qui ont été considérés comme les moindres d’entre les hommes pouvaient donner au monde entier de splendides leçons d’humanité.

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4. L’idée d’une incessante venue de Dieu dans l’histoire était sa hantise et aussi sa façon de comprendre la « révélation ». Pour lui, Dieu ne cesse à aucun moment de se révéler aux hommes, d’entrer en communication avec eux à travers les énigmes de la création, les interrogations des sages, ceux d’ici et ceux d’ailleurs. Il avait fait le choix, avec bienveillance et intelligence, d’interroger et de repenser de manière critique, le dogme de la tradition catholique pour alimenter le débat des croyants anxieux de l’intelligibilité de leur foi. En fait, pour lui, la vraie radicalité de la foi n’était ni dans le dogme ni dans le culte ou la morale. Elle est, elle était et elle sera toujours dans l’amour fraternel, le service des petits et des souffrants, le pardon aux ennemis.

5. Comme le théologien camerounais Jean Marc Ela et son compatriote Eboussi Boulaga, il pensait que les hommes et les femmes d’aujourd’hui ne pouvaient pas continuer à croire en Dieu comme dans le « passé », dans un « présent » marqué par de profonds changements. Ce qui le passionnait, c’était l’agir du chrétien en Église et dans le monde ; c’était aussi les questions des hommes et des femmes « de la base ». La voie qu’il traçait était celle qui autorisait « d’accueillir Dieu dans la nouveauté des temps qui viennent ».

6. Il plaidait pour « l’invention » d’un Dieu nouveau pour être plus fidèle à la nouveauté du Dieu qui s’est révélé en Jésus-Christ. Il enseignait, avant le pape François, à ne pas réduire l’évangélisation à des tactiques de propagande et de ritualisation, et pour lui l’essentiel, ce n’était pas tellement d’attirer le plus de monde possible dans les églises, mais de répandre l’Évangile au plus profond des plaies de la société et des aspirations de l’humanité. Répandre l’Évangile, c’est être sensible aux maux dont souffrent les gens autour de nous, lesquels maux mettent l’humanité en péril de déshumanisation.

7. Bref, avec lui, j’ai acquis la conviction que les chrétiens n’ont pas à être des gens passifs et muets dans le monde et que le rôle des fidèles, celui de tous les chrétiens, n’est pas de se rassembler puis de se disperser, de s’agenouiller et de s’asseoir selon les ordres reçus d’un ministre et de dire à tout bout de champ (et de chant !) « Amen ». Non ! pour lui, l’identité chrétienne appelle à être « citoyens du monde ». Être citoyen du monde, c’est être acteur et cela dépasse infiniment les nombreux « alléluias prématurés » que nous entendons à longueur de journée autour de nous.

8. Lui, celui dont je viens de parler s’appelait Joseph Moingt. Théologien jésuite, il est décédé le mardi 28 juillet à 104 ans. Il a consacré toute sa vie à l’intelligence de la foi chrétienne, dans l’enseignement de la théologie et à travers la publication de nombreux livres. Lui qui n’ignorait pas la théologie de la libération, a beaucoup contribué à libérer la théologie de sa capture cléricale. Qu’il repose en paix !

Père Jean-Paul Sagadou