«La crise a montré qu’il faut avancer dans l’intégration européenne»


Président de la Commission des épiscopats de la Communauté européenne (Comece), le cardinal Jean-Claude Hollerich interroge l’avenir de l’Europe alors que la pandémie de coronavirus a ébranlé ses fondements. Dans un entretien à La Croix, mené en partenariat avec Nederlands Dagblab, quotidien néerlandais d’inspiration chrétienne, l’archevêque de Luxembourg exprime sa conviction : l’Union fait la force.

La Croix : L’Europe sortira-t-elle renforcée ou affaiblie de la crise du coronavirus ?

Cardinal Jean-Claude Hollerich : Tout dépend s’il est possible de faire, en Europe, le constat de la solidarité. Si cela est le cas, l’Europe sortira grandie de cette crise. Sinon, l’écart entre les pays les plus riches et les plus pauvres s’agrandira et toute l’Europe sera affaiblie.

Dans sa réponse à la pandémie, l’Europe a-t-elle trop tardé ?

Card. J-C. H. : Dans un premier temps, l’Europe a été totalement absente. Les pays n’ont pensé qu’à eux-mêmes et ont fermé leurs frontières. L’image de l’Europe en a souffert. J’ai lu, dans la presse un commentaire, qui m’a fait mal : dans les pays du Nord, disait-on, nous avons regardé les Italiens mourir sans rien dire. D’emblée, nous aurions eu besoin d’empathie européenne car ce ne sont pas les Italiens, les Espagnols ou les Français qui souffrent, mais nos frères et nos sœurs.

La France et l’Allemagne ont esquissé une capacité d’emprunt communautaire. Est-ce un pas important dans l’intégration européenne ?

Card. J-C. H. : Cet instrument de solidarité va dans la bonne direction. On craint maintenant la réaction des Pays-Bas [qui s’opposent à l’idée de mutualiser la dette, NDLR.]. Il faut que tous les pays comprennent que, même s’ils agissent par égoïsme national, être solidaire est dans leur propre intérêt. Sans coopération, c’est d’abord l’union monétaire puis toute l’Union européenne qui sera détruite.

L’Europe a-t-elle besoin de plus de ressources pour faire face à des défis supranationaux ?

Card. J-C. H. : Oui, cette crise a montré qu’il faut avancer dans l’intégration, sinon l’Europe tombera en ruines. Je me réjouis d’entendre souvent qu’il faut aller vers « plus de communautaire ». Je ne dis pas qu’il faut communautariser tout ce qui dépend de la santé, mais il faut faire en sorte qu’une réponse adéquate puisse être donnée en cas de crise. Car l’on sait bien que cette catastrophe-là ne sera pas la dernière. D’autant que cette crise n’est rien, comparée aux difficultés que les pays devront affronter à cause du changement climatique.

Comment concilier la reprise économique avec les ambitions écologiques ?

Card. J-C. H. : Cette crise nous a offert un temps de réflexion qui doit nous permettre de prendre des décisions pour l’avenir, de faire des choix écologiques, de ne pas redémarrer l’économie comme auparavant. Mais il faut aussi garder à l’esprit l’aspect social de l’équation : si certains se retrouvent au chômage à cause de choix écologiques, ils se tourneront contre les mesures qui visent à sauvegarder l’environnement. Il faut, quoi qu’il arrive, que le bien commun soit préservé. Avec du courage et une vraie vision, il est possible d’avancer sur ces deux terrains.

Quelles leçons les croyants – et notamment les catholiques – peuvent-ils tirer du confinement qui a bouleversé leurs pratiques ?

Card. J-C. H. : Nous percevons les sacrements comme une piété personnelle, voulons consommer la grâce de Dieu comme on consomme dans le reste de notre vie. Cette pandémie nous a montré qu’on a besoin de l’Église-communauté, de l’Église comme corps du Christ. Comment éduquer nos enfants pour qu’ils ne soient pas pratiquants de manière consumériste ? La question se pose aujourd’hui, alors que la crise a rappelé que nous sommes fragiles – une fragilité qui nous apprend à vivre dans la reconnaissance et la gratitude envers Dieu.

Comment vous positionnez-vous par rapport aux croyants ou aux épiscopats qui remettent en question la posture du pape François à l’égard des migrants ?

Card. J-C. H. : Il faut que les gens fassent la connaissance des migrants. Il y a deux jours, j’ai rencontré à Luxembourg un homme qui disait que les musulmans sont les fils du diable, qu’il faut les jeter hors d’Europe. « Avez-vous des amis musulmans ? », lui ai-je demandé. Il n’en avait aucun. Quand une société expérimente un changement profond, des peurs irréelles émergent et l’on cherche des coupables – les migrants, les gens d’une autre religion, etc. Pour les dirigeants politiques ou d’Églises, tomber dans ce piège est irresponsable.

La Commission européenne travaille à un nouveau Pacte pour l’asile. Quelles sont les lignes rouges à ne pas dépasser ?

Card. J-C. H. : Il ne faut pas trahir les droits de l’homme, le droit d’asile. Il faut garantir la vie. Et ne pas accepter des camps de concentration à nos frontières, sinon les valeurs européennes n’auront plus aucune portée. La construction européenne a besoin d’idéaux, mais s’ils disparaissent, pourquoi avancer vers plus d’intégration ? Aujourd’hui, des gens se noient au large de Malte, d’autres sont tués à la frontière grecque. Ce n’est pas cela, mon idéal européen.

À quoi ressemblera le « monde d’après » et quel rôle y jouera l’Europe ?

Card. J-C. H. : Le rôle de l’Europe est capital. Imaginez un instant le monde sans l’Europe… Un dialogue de sourds se nouerait entre États-Unis, Russie et Chine. L’Europe, elle, peut être une médiatrice, rappeler certaines valeurs, au premier rang desquelles les droits de l’Homme. Mais, il faut aller plus loin que la simple tolérance, qui apporte certes une base commune, mais ne suffit pas, car elle construit des barrières : on tolère l’autre, au-delà des murs… Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est l’amour de l’autre.

Recueilli par Céline Schoen (à Bruxelles)