« La religion ne devrait pas être réduite au rang des choses non essentielles »


Mgr Roger Houngbédji, archevêque de Cotonou a adressé, le 12 mai, un message aux fidèles de son diocèse indignés par le maintien de la suspension des célébrations liturgiques publiques.

Dans cet entretien avec La Croix Africa, il clarifie ce message.

La Croix Africa : Dans votre message aux fidèles de votre diocèse le 12 mai, vous estimez que la religion ne peut être réduite à la dimension privée. Pourquoi ?

Mgr Roger Houngbédji : La religion relève à la fois de l’ordre du privé et de l’ordre du public en ce sens que, d’une part, elle relie l’homme à Dieu par une vie de foi et d’intimité : c’est le sens de religare (relier) où le croyant est relié à Dieu en réponse à la Parole de Dieu qui lui est révélée. D’autre part, l’homme répond à cet appel divin par une expression publique. C’est à ce niveau qu’il faut considérer toute l’organisation de la vie liturgique et de prière d’une communauté croyante et toute la dimension sociale de l’expression de cette foi : les multiples œuvres sociales par lesquelles s’exprime la foi. Il est donc clair que, sans les œuvres, la foi perd de sa pertinence (cf. Jc 2, 14). Dans cette perspective, les multiples œuvres sociales que l’Église met en place (écoles, centres de santé, centre de promotion sociale, orphelinats, Caritas, etc.) sont des expressions de la foi qui impactent indubitablement la vie sociopolitique. Vouloir donc réduire la religion à la seule dimension privée me paraît une vue trop tronquée de la réalité.
Située dans ce sens, la religion ne devrait pas être réduite au rang des choses non essentielles comme le pensent certains de nos contemporains. Car l’homme est naturellement capable de Dieu. Le définir alors sans son rapport à la transcendance, c’est l’avilir et le réduire à la matière. On ne saurait donc disjoindre notre existence terrestre de l’origine d’où nous venons ni de l’eschatologie vers laquelle nous tendons. Et la religion est à la fois le lieu et le moyen de ce lien vital. À ce titre, la religion constitue un droit fondamental intangible lié à la dignité humaine même : elle précède toutes les lois et les constitutions, les surpasse et s’impose à elles.

La Croix Africa : Quel sens donnez-vous à ce positionnement dans le contexte spécifique de l’Afrique ?

Mgr Roger Houngbédji  : Dans notre contexte africain, la relation à Dieu est encore plus visible et c’est dans ce sens que l’Africain est perçu comme un « être foncièrement religieux ». De fait, ce dernier se réfère spontanément à Dieu en toutes choses. Face au bonheur, il remercie Dieu. Face à la menace du mal ou de la maladie, Dieu est la première référence et l’ultime recours de l’homme africain, quand bien même il est convaincu de l’efficacité des soins médicaux reçus. Comment alors, face à la sérieuse menace que constitue le Covid-19, arracher au croyant africain son premier et ultime recours, sans fragiliser en lui la première ressource de lutte contre le mal ? Voilà pourquoi je rappelais avec force dans mon message que les ressources spirituelles sont tout aussi nécessaires que les précautions sanitaires.

Actuellement, la reprise des activités pastorales relève-t-elle, selon vous, de la compétence de l’État ou plutôt celle de la Conférence épiscopale du Bénin ?

Mgr Roger Houngbédji   : Nous parlons de la nécessaire séparation du religieux d’avec le temporel dans le sens de l’autonomie de l’Église dans l’organisation de sa vie interne.
Face à la pandémie actuelle qui sévit dans le monde (et en l’occurrence au Bénin), il est clair que l’État ayant la responsabilité de la santé publique a le droit et le devoir de proposer des consignes pour toutes formes de rassemblement. L’Église pour sa part, en raison de sa juste autonomie a le devoir sacré de travailler à la vie spirituelle de ses fidèles en veillant à leur santé physique et en respectant les recommandations des autorités sanitaires. Les messes célébrées en privé pour l’Église et le monde entier, les offices, prières et confessions, la communion aux malades, et les actes de charité que l’Église accomplit sans tambours ni trompettes et loin des caméras sont autant d’activités pastorales qui continuent. En cela, la reprise des célébrations avec le concours du peuple devra être le fruit d’une collaboration franche et responsable dans le respect mutuel des domaines de compétence de chaque instance. Du reste, l’Église catholique a démontré en plusieurs circonstances sa capacité d’organisation et d’autodiscipline. Je nous encourage tous à faire preuve de charité, de foi et de responsabilité pour une lutte efficace contre cette pandémie.

Recueilli par Juste Hlannon (à Cotonou)