Le christianisme a-t-il fécondé la modernité ?


[Point de vue] : Le père Francis Barbey est prêtre du diocèse de San-Pedro, en Côte d’Ivoire, enseignant universitaire, spécialiste en éducation aux médias et écrivain.

Selon le philosophe et sociologue Henri-Pierre Jeudy, l’idée de modernité s’est développée et s’est universalisée sur la base de sa capacité à provoquer « un changement des mentalités et des formes d’organisation sociopolitique ». Prise dans ce sens, elle semble mettre en opposition deux époques : l’ancienne, supposée dépassée dans sa représentation, et la « moderne », l’actuelle, qui place en filigrane l’idée d’évolution, de changement et de progrès. Oui ou non, le christianisme est-il moderne ?

Le fondement de la modernité

Il faut dire d’emblée que si le christianisme a quelque chose à voir avec la modernité, ce lien n’est pas à chercher dans la lutte que ses responsables ont menée pour le contrôle du pouvoir temporel sur plusieurs siècles. Il est plutôt à chercher dans son message fondateur, c’est-à-dire dans ce que la Révélation christique apporte de nouveau aux hommes dans leur relation à Dieu, dans leur relation au monde et dans leur relation à eux-mêmes, comme individu et comme collectif. L’interprétation du divin, la vision du monde et le sens de l’existence humaine tels que révélés par le christianisme ont rompu d’avec le message philosophique grec, que le philosophe Luc Ferry qualifie pourtant de lucide et de puissant. À côté de l’idée selon laquelle « le monde est un cosmos et qu’une vie bonne est une vie en harmonie avec lui », le christianisme proclame que « le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père, comme fils unique plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 14). C’est par lui que tout a été fait. Et c’est en lui et à travers son mystère d’amour que le monde et l’existence humaine prennent leur nouveau et vrai sens. L’histoire n’est plus un éternel recommencement. Elle devient chemin de rencontre avec le Christ vers la fête des noces éternelles. Là se trouve en réalité le fondement de la modernité. Parce que, enracinée dans une telle espérance, non seulement l’humanité a évolué, mais elle a également progressé comme jamais auparavant. Ainsi, par sa capacité à provoquer un changement, et des mentalités et des formes d’organisation sociopolitique, une telle modernité, inspirée du christianisme a contraint l’homme à assumer avec plus de sérénité sa véritable place dans le monde. De fait, en proposant le chemin de la foi en Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, le christianisme a pu inspirer l’éthique des sociétés démocratiques qui y ont reconnu un vrai fondement de la dignité humaine. Malheureusement, la modernité fécondée par le christianisme est en panne du fait de la nouvelle organisation du monde.

La crise de la modernité

La crise de sens que connaissent nos sociétés actuelles vient pour une grande part de leur nouvelle idée de modernité ou même de la façon dont elles ont remis en cause les fondements de la vraie modernité. Comme le remarquait le philosophe français Michel Henri, la valorisation de tout ce qui est moins que l’homme dans des libertés dévoyées, dans le culte de l’argent et des plaisirs éphémères, dans l’adoration des nouvelles idoles et dans le rejet de Dieu, ont fécondé une nouvelle civilisation de l’absurde, c’est-à-dire une modernité dévoyée. Le philosophe américain Charles Taylor en parle comme d’un vrai malaise, comme d’une vraie crise de sens.
Paradoxalement, un tel malaise n’est pas sans provoquer chez l’homme un vrai besoin de sens qu’il situe lui-même dans la perspective d’un mieux-être pour mieux vivre. Une sorte de vie intérieure, parce que le sens qui jaillit de l’intérieur indique une direction et suppose un horizon. En démystifiant tous les grands mystères religieux qui permettaient de se rapporter à des valeurs éprouvées par le temps et des idéaux, c’est-à-dire tout ce qui a structuré des sociétés entières pendant des siècles, la modernité dévoyée n’a pas, comme elle le prétendait, contribuer seulement à libérer l’homme de ses aliénations. Elle a également contribué à lui ôter son horizon divin qui seul rend possible et éclaire l’horizon humain. Elle lui a offert un non-horizon, une absence d’horizon. D’où ce conflit intérieur et cette recherche obstinée de sens qui marque son vécu quotidien et qu’il ne faut pas sous-estimer.

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Rassasié d’idéologies et saturé d’absence d’intériorité, de sens et d’horizon, l’homme de la nouvelle modernité se lance désormais à la recherche d’un espace d’oxygénation pour se régénérer. Il semble avoir pris conscience de sa « nudité » en se gavant d’immédiateté et d’idéologies prétendues libératrices, et voudrait enfin pouvoir s’ouvrir à l’infini, à la liberté libératrice, au temps qui se prolonge et qui ne s’épuise pas. L’homme prend conscience qu’il est impossible de continuer à camoufler l’image de Dieu qu’il est. Il sait qu’il ne saurait se suffire, qu’il n’a pas en lui la source de la vraie joie qu’il doit recevoir de la main de Dieu.
La modernité pervertie, en absolutisant l’idée d’évolution et de progrès sans Dieu a mis les hommes dans une situation qui, bien que malheureuse, n’indique pas moins une vraie soif de Dieu. Elle a ainsi créé elle-même les conditions d’une « re-création » dans laquelle l’homme aspire à se réconcilier, non pas avec un prétendu destin, mais avec sa vocation d’homme, créé à l’image de Dieu. C’est ainsi qu’Olivier Clément écrit que « l’homme veut le dépassement et la joie et non ce bonheur dont on l’obsède, le bonheur du bétail bien nourri, bien lavé, bien psychanalysé, gavé d’impressions agréables et d’orgasmes scientifiquement réussis. On peut même, pour délivrer l’homme du repentir, lui fournir des recettes d’extase. Mais l’homme est une personne à l’image de Dieu et l’image tend vers son Modèle ».
Dans ce nouveau contexte, l’Église veut se faire Parole et témoin d’une espérance nouvelle. Elle veut devenir un lieu où « l’on puisse s’arracher à une civilisation de hâte et de sollicitude, où prolifèrent par compensation les poussées anarchisantes et les fusions érotico-idéologiques ». La Bonne Nouvelle de l’Évangile offre en effet une espérance libératrice qui ne contredit en rien le désir d’humanité, de liberté et d’une vie heureuse qui habite le cœur de tout homme. Au contraire, elle le purifie en investissant toutes ses dimensions qu’elle renouvelle en leur conférant un sens nouveau.
Pour tout dire, et pour le dire à la suite de René Girard, la vraie modernité ne vient pas d’Athènes, mais de Jérusalem.

Père Francis Barbey