Le culte du Jengu chez les Sawa du Cameroun

Messager du Ngondo/Wikipédia/DR
8 avril 2020 pas de commentaire

[Cultes traditionnels africains] : Les peuples de la région côtière du Cameroun ont une religion traditionnelle axée autour de la croyance au Jengu (esprit des eaux). Cette croyance a longtemps régi l’organisation sociale de cette communauté.

Au Cameroun, les Sawa sont les peuples de la région côtière. On inclut dans cette appellation, plusieurs dizaines de groupes ethniques : les Bakoko, les Bassa autour de Douala, Edéa et Yabassi, et également d’autres groupes ethniques comme les Ndokpenda, Yabassi les Douala, les Bombedi, les Bokumba etc.

Chez les Sawa, la religion traditionnelle a, comme base, la croyance aux Jengus, des divinités des eaux qui sont notamment célébrées au cours d’une grande fête : le « Ngondo ».

« Le fait d’être riverain des cours d’eaux a amené les peuples Sawa à développer des pratiques religieuses fortement liées aux forces naturelles aquatiques, explique le chercheur camerounais Esoh Elamé(1). Ils considèrent leur patrimoine aquatique comme un bien culturel et spirituel abritant leur divinité, du nom de Jengu ». Selon Elamé, le Jengu est « la mère des eaux ». Il s’agit d’« une représentation mystique de la toute-puissance des esprits de l’eau faisant partie intégrante de la vie des peuples Sawa ».

Ngondo

Le Jengu – que certains appellent aujourd’hui, abusivement Ngondo – est en même temps un culte, une société secrète et une croyance. Le culte Jengu est régi par un ensemble de cérémonies dont le point culminant est la fête annuelle du Ngondo qui se déroule en décembre.

Sa tenue est annoncée au son du tam-tam et des clochettes des communicateurs traditionnels. « Le point culminant des pratiques spirituelles du Ngondo » est un rituel complexe. Il « se célébrant à Douala, sur les berges du Wouri, où ont lieu les veillées, les initiations, les réunions spirituelles ou thérapeutiques, les entretiens particuliers, les assemblées générales », explique encore Esoh Elamé. Ce lieu incarne d’une certaine manière l’émanation parfaite de Jengu. Le but de l’office est de mettre en communion les peuples Sawa avec leurs divinités ».

Jengu et croyances liées

Dans l’imaginaire Sawa, « le Jengu est un anthropomorphe. Plus petit que l’homme, il nage comme les poissons et marche comme les hommes. Son sexe est relativement indéterminé : il ressemble plutôt à une femme » (2).

Chez les Sawa de nombreux faits sociaux sont expliqués par l’action d’un Jengu. Par exemple, la destruction de matériel de pêches ou autres accidents récurrents. Car chaque Sawa est sous la garde personnel de son Jengu qui le protège et auquel il doit obéir en retour. « La désobéissance à ces prescriptions entraîne la vengeance de « l’ange gardien ». Cette vengeance est terrible : la noyade ou la possession » (2).

Rites

Il existe plusieurs rites liés au Jengu et qui peuvent être fait par tout Sawa initié ou non. On peut citer par exemple la « Poma » qui consiste à chasser le danger par des incantations. Pour ce faire, l’on crache le plus loin possible en récitant une formule.

Un autre rite très prisé est celui de la fertilité. Traditionnellement, les femmes sont réputées plus aptes à voir leurs demandes aux Jengu exaucées. La présence d’un crabe-araignée chez une femme stérile symbolise une future grossesse offerte par l’esprit des eaux. Un rituel est organisé pour la réalisation de ce présage.

Il existe enfin un ensemble de rites liés à la pêche.

Société secrète

Le culte du Jengu est maintenu et ravivé par une association, une société secrète.

Pendant toute l’année, celle-ci donne aux Sawa des instructions de la part des esprits des eaux par le biais du chef, le plus souvent une femme. On l’appelle « Sango à mengu », il apparaît toujours masqué. Son masque représente une tête de mort ou un animal. Les non-initiés ne sont pas censés le voir. Il est d’ailleurs toujours accompagné d’un éclaireur qui chasse les gens avant son passage.

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Dans chaque village Sawa, existe une « Pamba », oucase des Jengu. C’est là-bas que se font les initiations. Non loin de la pamba se dresse un autre lieu de culte appelé, le « ndum », place de la danse.

La société secrète du Jengu assume, par ailleurs des fonctions secrètes et thérapeutiques. Celles-ci sont du ressort des « balondedi », seuls initiés habilités à connaître les secrets des pouvoirs néfastes des Jengu et qui entrent en contact avec les personnes qui se noient.

Les « Esunkan » ou « Ngan » eux, sont des sortes de prêtres psychologues-exorcistes. Ils dirigent des « cliniques » où sont traités des patients qui souffrent de langueurs et de problèmes psychologues attribués aux esprits des eaux.

Initiation

L’initiation qui permet d’adhérer à la société secrète du Jengu est complexe et présente des différences suivant le sexe.

Chez les filles, le premier rite est celui de la « guérison » ou de l’exorcisme. La jeune fille, sous la férule d’une marraine et d’un Ngan est libérée de toute possession démoniaque.

Commence ensuite la période préparatoire. Le Ngan joue du tam-tam et prépare un programme d’initiation à la jeune fille suivant son comportement au son du tambour. Suite à la période de réclusion, l’initiée est envoyée à la Pamba, case du Jengu, où elle acquiert des pouvoirs occultes. Cette phase préparatoire peut durer 1 à 3 ans avec de nombreux rites de passage au terme desquels la jeune fille devient officiellement membre de la société secrète. Elle ne doit pas tomber enceinte pendant la phase préparatoire.

Chez les garçons, l’initiation est moins ésotérique et plus scolaire. On leur apprend, en gros comment siéger dans les tribunaux ou assemblées de sages, les danses rituelles et langues secrètes. Ils s’entraînent également à chasse, à la pêche, à la vannerie et reçoivent des scarifications. À leur sortie d’initiation qui se fait au cours d’une grande fête, ils deviennent officiellement des adultes.

Lucie Sarr

(1) Esoh Elamé La prise en compte du magico-religieux dans les problématiques de développement durable : le cas du Ngondo chez les peuples Sawa du Cameroun disponible sur https://journals.openedition.org/vertigo/2685

(2) René Bureau, « Ethno-Sociologie religieuse des Duala et apparentés », Revue Recherches et études camerounaises, 1962 N° 7 & 8 spécial, p. 108

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