Lassina Diarra est coordonnateur et chercheur sur le terrorisme en Afrique de l’Ouest au Timbuktu institute, un centre de recherche sur le radicalisme religieux.

Pour le compte de cette structure, il a rédigé un rapport rendu public début juin, et qui s’intitule « Radicalisation et perception de la menace terroriste dans l’extrême nord de la Côte d’Ivoire ».

La Croix Africa : Qu’est-ce qui a motivé cette étude sur la menace terroriste dans l’extrême nord de la Côte d’Ivoire et que révèle-t-elle ?

Lassina Diarra : Notre objectif était d’analyser les dynamiques sociales, politiques, environnementales et sécuritaires afin de produire un rapport qui puisse être un document ou un outil d’aide à la décision pour les autorités ivoiriennes notamment après l’attaque de Grand-Bassam en mars 2016.

Celle-ci a été menée par des individus venus d’ailleurs, notamment du Mali et qui n’avaient aucune ambition de s’implanter sur le territoire ivoirien. Par contre, depuis juin 2020, la doctrine de sécurité et de Défense de la Côte d’Ivoire est mise à l’épreuve par des groupes terroristes qui semblent se renforcer davantage. Visiblement, depuis près de trois mois, ces groupes sont passés à une autre phase de leur développement.

L’engagement militaire, la technicité du combat contre l’armée ivoirienne indique un niveau de préparation qui ne peut se faire, à mon sens, sans la complicité et le soutien d’une partie de la population. Cela veut dire qu’ils ont réussi à séduire ou à recruter des habitants. À travers cette étude, nous avons réussi à caractériser le phénomène, à comprendre sa dynamique et ses terreaux. L’étude révèle aussi que depuis 2017, le parc de la Comoé servirait de base de repli pour des individus armés.

La Croix Africa : Ce samedi 12 juin, le nord-est de la Côte d’Ivoire, à la frontière avec Burkina Faso, l’on a enregistré une quatrième attaque attribuée aux terroristes en moins de 3 mois… Quelle lecture faites-vous de cette situation ? La Côte d’Ivoire risque-t-elle d’être une nouvelle cible pour les terroristes ?

Lassina Diarra : La stratégie mise en place par ces groupes extrémistes, en termes de recrutement, de harcèlement de l’armée montre clairement qu’ils ont une ambition territoriale, c’est-à-dire faire d’une partie du territoire ivoirien un autre bastion avancé de la conflictualité terroriste. En la matière, il existe, dans la zone, une somme de vulnérabilités et de fragilités qui pourraient favoriser la réalisation d’une telle ambition funeste et dangereuse, pour non seulement pour la Côte d’Ivoire, mais également pour toute la sous-région.

Mali: L’imam Dicko favorable au dialogue avec les djihadistes

Mais l’État ivoirien en est visiblement conscient. Il a mis en place un certain nombre de mesures, c’est vrai qu’elles relèvent presque, pour l’instant, de l’ordre de la sécurité opérationnelle, à part quelques actions de prévention, à l’image de la mallette pédagogique, qui vise à former, à sensibiliser et à outiller sur les Forces de Défense et de sécurité sur les mécanismes de détection des signaux faibles et forts de radicalisation. L’État a procédé au plan militaire, à un réaménagement territorial et la construction d’une nouvelle doctrine sécuritaire adaptée à l’environnement sécuritaire.

La solution armée, l’utilisation de supplétifs civils à l’armée… aucune solution ne semble vraiment fonctionner contre le djihadisme dans la sous-région. Faut-il maintenant instaurer un dialogue avec les djihadistes ?

Lassina Diarra : Le dialogue n’est pas la solution contre le djihadisme. Le djihadisme vise le renversement d’un système laïc, c’est-à-dire qu’il s’oppose foncièrement aux fondements de l’État moderne. Sur ce point, les négociations apparaissent une solution temporaire, une sorte de pacte de non-agression temporaire. D’autant plus que les djihadistes n’ont pas une revendication politique clairement définie. Au sujet même de la négociation, il se pose de nombreuses questions à savoir : avec qui négocier ? Et à quel prix négocier ? À l’heure actuelle, la montée en puissance du terrorisme dans la région est due à un défaut de diagnostic. Ce défaut de diagnostic a laissé penser que le militarisme était l’une des meilleures solutions. Pourtant, le terrorisme islamiste évolue dans le corps social, où il prend le temps de poser les jalons de sa prégnance avant de recourir aux armes.

Recueilli par Lucie Sarr