La Cour constitutionnelle du Bénin a proclamé, le 21 avril, les résultats définitifs de l’élection présidentielle du 11 avril. Ceux-ci consacrent la réélection de Patrice Talon à la tête du pays. Une atmosphère sociopolitique de crise semble cependant prévaloir dans le pays, notamment du fait des violences enregistrées dans le centre, la veille du scrutin.

Dans cet entretien avec La Croix Africa, le père Serge Bidouzo, directeur de l’hebdomadaire catholique La Croix du Bénin, précise les attentes du peuple béninois mais également le rôle des leaders religieux dans ce contexte tendu.

Quelles sont, selon vous, les attentes actuelles du peuple béninois vis-à-vis du président réélu ?

Père Serge Bidouzo : Notre pays vit une crise profonde dont atteste l’inquiétude du plus grand nombre pour l’avenir. Cette crise est politique mais surtout économique et sociale. Beaucoup de Béninois reconnaissent que le président Talon a réalisé des infrastructures, mais ils attendent plus d’actions dans le domaine social, car le coût de la vie ne cesse de grimper alors que les revenus s’amenuisent de jour en jour ; une situation de précarité aggravée par la crise sanitaire liée à la pandémie de la Covid-19.

C’est donc une exigence pour le nouvel exécutif de prendre davantage en charge la question sociale et permettre aux citoyens de pouvoir « desserrer les ceintures ». C’est sur ce terrain que le gouvernement de la rupture est beaucoup attendu. Il doit démontrer que la croissance économique et la création des richesses servent à tous et non à une minorité. Il est urgent de créer suffisamment d’emplois et de remédier à la fracture sociale sous peine de voir activer la légitime colère de citoyens qui se sentiraient marginalisés.

Par ailleurs, les Béninois attendent la vérité sur l’état du Bénin (sur le taux du chômage par exemple) et une juste appréciation de la capacité réelle d’action de notre pays dans l’avenir.

Vous évoquiez, dans votre éditorial du 9 avril, la nécessité, pour le nouvel exécutif, de travailler à l’apaisement, à la réconciliation nationale. Par quels mécanismes cela peut-il se concrétiser ?

Père Serge Bidouzo : Les élections passées, les résultats validés par la Cour constitutionnelle, le président Talon se trouve désormais devant un grand défi à relever : travailler à la réconciliation nationale. Il semble, et c’est déjà une bonne nouvelle, que la conscience de ce défi soit aujourd’hui largement partagée au sein de la classe politique. Pour rendre effective cette réconciliation nationale, il faut renouer avec un dialogue politique sincère avec les partis politiques précédemment exclus des dernières élections. Car nous le savons, l’exclusion est source de frustrations et de tensions. C’est un mécanisme consensuel qui nous a permis en février 1990 d’ouvrir une nouvelle ère démocratique pour notre pays. Il garantit le caractère inclusif du débat démocratique.

Le pari de la réconciliation nationale suppose également que les acteurs politiques cessent d’attiser des conflits interethniques. Les faiblesses qui nous handicapent ne pourront être corrigées que si les propos tenus par nos dirigeants réduisent les tensions régionalistes, ainsi que la peur et l’angoisse suscitées par la banalisation du terme de « terroristes » qui s’emploie si facilement, toutes choses qui ne permettront pas la réconciliation nationale.

Réélu président de tous, le chef de l’État est responsable de l’unité du pays, ce qui lui commande d’éviter ce qui peut inutilement diviser ou fragiliser une nation construite sur de fragiles équilibres régionaux. Sa fonction de rassembleur coïncide avec sa mission politique puisqu’il est celui qui engage le pays au-delà des sensibilités partisanes. Il est donc le premier garant de la pacification du climat politique.

Quel rôle les leaders religieux, catholiques en l’occurrence, peuvent-ils jouer en pareil contexte ?

Père Serge Bidouzo : Les leaders religieux ont un rôle privilégié de médiation et de facilitateur dans le mécanisme de dialogue politique. En ce sens, l’Église catholique au Bénin a un rôle prophétique à jouer. L’engagement pour la justice et la vérité n’a tout simplement aucun contenu sans les actes qu’il génère ou inspire.

C’est dire que l’Église, tout en cherchant la paix, le bien commun social par excellence, doit refuser de se laisser à la peur de l’impuissance collective –une attitude d’objectivité aseptisée – et s’engager en faveur de celui dont le droit est bafoué. À cet effet, l’engagement de Mgr Isidore de Souza peut être une source d’inspiration pour l’Église aujourd’hui.

Recueilli par Juste Hlannon (à Cotonou)