Les Africains font-ils plus confiance aux religieux qu’aux politiques ?


Selon une étude réalisée en février par le consortium d’instituts de sondages Afrobaromètre et comportant des données recueillies dans 34 pays, plus de 2/3 des Africains ont confiance dans les religieux.

De plus, ils feraient plus confiance aux religieux qu’aux politiques. Qu’en est-il et comment cela peut-il s’expliquer ?

Les Africains font plus confiance aux religieux qu’aux politiques, c’est ce que laisse entendre une étude réalisée, en février, par le consortium d’instituts de sondages Afrobaromètre.

Mais qu’en est-il ?

Champs religieux et politiques imbriqués

Un constat : les champs religieux et politiques sont imbriqués dans bon nombre de pays africains. L’exemple le plus parlant en ce moment est celui de l’imam Mahmoud Dicko, personnalité religieuse à la tête du mouvement de contestation au Mali et qui, depuis plusieurs années, est un faiseur de rois. Il jouit de la confiance de nombre de ses concitoyens. Fin février, après avoir durement critiqué la gouvernance du pouvoir malien, il avait convoqué une marche pour soutenir les enseignants en grève. Cela lui avait valu une convocation chez le procureur de la République. Mais face à la pression de milliers de manifestants, la convocation avait été rapidement annulée. Tiébilé Dramé, le ministre des affaires étrangère, s’était même déplacé à son domicile, selon les indiscrétions, pour présenter ses excuses.

Un autre exemple pourrait être celui de l’Église congolaise qui a historiquement joué un rôle de dénonciation des abus des pouvoirs successifs. Clairement, les archevêques successifs de Kinshasa, les cardinaux Joseph Malula, Frédéric Etsou Nzabi Bamungwabi, Laurent Monsengwo et aujourd’hui Fridolin Ambongo ont tous, à des degrés divers, tenu tête au pouvoir politique en exigeant justice et démocratie. De plus dans ce pays, c’est aux confessions religieuses qu’incombe la tâche de désigner le président de la Commission électorale.

En Centrafrique, le cardinal Dieudonné Nzapalainga est sans doute la personnalité la plus influente du pays plongé dans l’instabilité depuis 2013. Hommes politiques, groupes armés, diplomates des Nations Unies le sollicitent pour instaurer un climat de dialogue. « En fait, les politiques ont démissionné dans ce pays, explique un élu local. Ils n’osent pas se déplacer de peur de se faire prendre en otage par les groupes armés. Tout le monde se tourne donc vers cette autorité qui tient un discours de vérité parfois au mépris de sa propre vie ».

Pour Djibi Diakhaté, sociologue et enseignant chercheur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar au Sénégal, après la colonisation, les politiques ayant failli et déçu, « les populations africaines ont trouvé beaucoup plus de répondant, de réconfort, de considération, d’accessibilité chez les religieux ».

De plus, certains pays africains ont dû faire face à de récurrentes crises depuis leur accession à la souveraineté internationale. Une situation qui, selon le professeur Bony Guiblehon, enseignant-chercheur au département d’anthropologie et de sociologie de l’université de Bouaké, a un impact direct sur leur rapport à la religion. « Quand une société traverse une crise, comme c’est le cas en Côte d’Ivoire, elle perd ses repères et la religion devient alors la seule référence capable de guider parce que les gens qui ont tout perdu trouvent en elle leur refuge, explique-t-il. Cela accroît, de fait, le rôle des responsables religieux. Ceux-ci jouent un rôle de médiation mais également de sociabilité entre les différentes communautés ».

« Préserver la paix et la cohésion sociale »

Faut-il pour autant craindre que le religieux se substitue au pouvoir temporel ?

En tout cas, pas au Sénégal, estime Djibi Diakhaté. Pour lui, beaucoup de ses compatriotes tiennent à ce qu’il y ait une ligne de démarcation entre religion et politique. « Il faut relever que, de plus en plus, certains font la distinction entre ce qui relève du religieux et ce qui relève du temporel. Beaucoup de jeunes scolarisés se disent que les leaders religieux doivent se limiter au cadre spirituel. Quand ils investissent la sphère politique, l’on considère qu’ils introduisent dans un domaine qui n’est pas le leur. D’ailleurs, souligne-t-il, beaucoup de Sénégalais estiment qu’un leader religieux n’a pas le droit de se présenter à une élection politique ».

L’imam Kouyaté considère, lui aussi que les religieux sont tenus à une certaine neutralité. « Les chefs religieux sont les seuls qui peuvent, en cas de conflits, rassembler tous les partis politiques autour d’une table sans qu’on ne puisse les soupçonner d’être du côté de l’un d’entre eux, argue-t-il. Le religieux est celui qui prie pour la Nation. Il a l’obligation de préserver la paix et la cohésion sociale. Cela se fait hors des sentiers des hommes politiques, donc dans nos lieux de culte ». De plus, ajoute-t-il, « les leaders politiques sont aussi nos fidèles, il nous incombe aussi de leur apprendre comment garder des valeurs morales et éthiques ».

L’avis des fidèles

Du côté des fidèles, différentes lectures sont faites sur l’importance du guide religieux et la confiance qu’il faudrait lui accorder.

« Je suis croyante et je connais l’importance des guides religieux, commente Mame Ndiaye, étudiante en littérature à Dakar. Mais quand ils versent sur le champ politique, ils perdent leur crédibilité. Ils sont censés être des artisans de paix des personnes dont le rôle et d’être un lien entre le ciel et nous. S’ils s’investissent dans la politique, comment auront-ils le temps de prier ? » Pour Trésor Mukendi, un chrétien congolais, les religieux ont une obligation morale de dénoncer les situations sociopolitiques qui peuvent être sources d’instabilité. « S’ils refusent de s’exprimer sur problème soi-disant parce que cela relève de politique, ils seront responsables sur leur pays sombre dans la violence ».

Lucie Sarr