Les communautés nouvelles en Afrique de l’Ouest : dérives, sanctions et polémiques


[Enquête]: Depuis le début des années 1990, le christianisme en Afrique de l’Ouest a changé de visage avec la multiplication des groupes de prière d’orientation charismatique.

Ces dernières années, les scandales touchant ces « communautés nouvelles » en Côte d’Ivoire, au Bénin et au Burkina Faso ont poussé certains évêques à suspendre certaines d’entre elles.

De son côté, depuis trois ans, la Croix Africa mène une enquête sur ces communautés et interroge spécialistes et responsables d’Église sur ce phénomène en Afrique de l’Ouest.

Abidjan, à lui seul, compte plus de 200 communautés nouvelles d’inspiration charismatique, Cotonou en compte 22. L’on retrouve à peu près ces mêmes communautés dans les autres pays d’Afrique de l’Ouest.

Car cette partie du continent s’est résolument tournée vers le courant charismatique au début des années 1990. Les groupes de prière charismatiques y représentent une réponse catholique à la multiplication des Églises dites de réveil très offensives dans leur « recrutement ». Elles sont, de ce fait, considérées par de nombreux catholiques comme une « chance pour l’Église ». Un avis que partage Mgr Alexis Touabli, évêque d’Agboville, en Côte d’Ivoire. « À chaque époque, Dieu suscite des moyens pour annoncer l’Évangile, expliquait-il à la Croix Africa dans une interview parue en 2018. Dans les siècles passés, il avait suscité l’avènement de grandes congrégations catholiques. En ce moment, il suscite des communautés nouvelles ».

Mais aux yeux du Comité théologique du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (Sceam), cet engouement a une conséquence directe sur la manière pour certains fidèles de vivre leur foi catholique. « Sous les effets de la dimension concrète de la conception africaine du bien-être et la fascination des Églises du Réveil ainsi que les nouvelles religiosités chrétiennes, des fidèles catholiques adhèrent à des spiritualités de la délivrance, de la guérison et de la prospérité », notait ce comité dans un document de travail en juillet 2019.

D’ailleurs, cette « fascination pour les Églises de réveil » inquiète l’épiscopat togolais. Celui-ci s’est prononcé sur le sujet au cours de sa session plénière de juin 2019, mettant en garde contre les « tendances folkloriques » qui s’immiscent jusque dans la liturgie catholique. Mgr Benoît Alowonou, président de la Conférence épiscopale du Togo, allait plus loin dans une interview à La Croix Africa en marge du Jubilé du Sceam en juillet 2019. « Nous sommes aussi parfois coupables car nous ne prenons pas le temps d’écouter nos paroissiens qui ont besoin d’être écoutés et formés », reconnaissait-il.

Dérives dans les communautés nouvelles

En quelques années, certaines communautés nouvelles sont devenues très puissantes et sont arrimées à toute une organisation entrepreneuriale. Elles ont un modèle qui flirte avec celui de certaines Églises évangéliques : recours à outrance à la publicité pour lancer leurs évènementiels, utilisation des affichages, des radios et des réseaux sociaux, paiement de dîmes (dixième des revenus).

Le fondateur de la première communauté nouvelle ivoirienne Clément Akobé, interrogé en juin 2019, relevait qu’« il peut y avoir des dérives » mais « il y a, au sein du Renouveau charismatique, une commission théologique et doctrinale qui aide à les éviter ». Pour le président de la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire (Cecci), Mgr Ignace Bessi, interrogé par La Croix Africa en 2018, l’urgence est d’« aider ces communautés à rester catholiques ». « Mais le temps est venu pour que les évêques interviennent pour réguler certaines pratiques qui y ont cours », admettait-il.

Et de fait, depuis deux ans, des scandales ne cessent d’être révélés dans les communautés nouvelles en Afrique de l’Ouest avec comme corollaires des sanctions disciplinaires.

Sanctions disciplinaires

En Côte d’Ivoire, en février 2019, le cardinal Jean-Pierre Kutwa, archevêque d’Abidjan, a suspendu Achija Pacôme Marie, un responsable d’un sous-groupe de la communauté Mère de Divin amour, première communauté nouvelle ivoirienne. En cause, une vidéo du 18 janvier 2019 où l’on voit Pâcome Marie Achija, à genoux pour recevoir l’imposition des mains du pasteur évangélique sud-africain Alph Lukau. Suspendu, Achija Pacôme Marie a été exclu de sa communauté trois mois plus tard après avoir enfreint les règles de cette suspension. Il préférera ensuite quitter l’Église catholique pour intégrer une Église schismatique où il est maintenant prêtre-exorciste.

Quelques semaines plus tard, ce sera au tour du diocèse de Yopougon, dans la région d’Abidjan, de suspendre une communauté nouvelle : Maria Rosa Mystica, dirigée par la bergère Maman Pauline. À l’origine de cette sanction, une histoire, abondamment commentée sur les réseaux sociaux ivoiriens, et qui s’est déroulée pendant la diffusion en direct de l’émission C’midi de la RTI1, la première chaîne de télévision ivoirienne. Invitée, une certaine Adjoua, fidèle de cette communauté, livrait son témoignage de conversion et soutenait que la bergère Maman Pauline était « Dieu ». La suspension a été levée au bout de trois mois après une enquête du diocèse.

Le 12 juin 2020, c’était autour de l’Apostolat catholique Sacerdoce royal d’être suspendu après des allégations d’abus sexuels, de manipulation et d’extorsion de fonds. Le fondateur de la communauté Abraham Marie Pio a été suspendu et une enquête ouverte par le diocèse.

Même son de cloche au Burkina Faso où le cardinal Philippe Ouédraogo a suspendu les activités de quatre groupes de prière en octobre 2018 : l’Association des apôtres de l’Agneau, la Communauté catholique étoile brillante du matin, la Fraternité missionnaire Saint Jean-Paul II, le Groupe de Fidèle Tougouma.

Aux responsables de l’Association des apôtres de l’Agneau, il était reproché d’entretenir des rapports conflictuels avec l’autorité ecclésiastique et d’induire en erreur les catholiques en prétendant être sous la tutelle de la conférence épiscopale.

Quant à la communauté catholique Étoile brillante du matin, il lui était reproché de développer une spiritualité « ambiguë ». Le groupe qui n’avait pas d’aumônier, percevait la dîme chez des fidèles et tarifiait ses prestations.

La Fraternité missionnaire Saint Jean-Paul II, pour sa part, avait une difficile insertion dans les paroisses du diocèse. Son responsable a été, en outre dénoncé par des fidèles pour ses « pratiques fétichistes ».

Enfin, le groupe de fidèles Tougouma, qui était à l’origine implanté à la paroisse Saint-Camille de Ouagadougou, y a été suspendu pour « raisons graves ». Par la suite, son responsable, Fidèle Tougouma, est allé reprendre ses activités à Sâaba, dans la région du centre, sans autorisation.

Le 9 avril 2019, c’était au tour du groupe de prière d’origine ivoirienne « Adoration matinale » de se voir interdit de rencontres au sein de la paroisse Saint-Camille de Dagnoën à Ouagadougou.

Au Bénin, l’archevêque de Cotonou, Mgr Roger Houngbedji, a interdit de son territoire diocésain, dès décembre 2018, la communauté nouvelle nommée « Les enfants vivants du Sacré-Cœur de Jésus » ainsi que la pieuse union « Filles de la lumière et de Sainte Anne mère de Marie » qui lui est affiliée. Dans son communiqué, Mgr Houngbédji indexe le manque d’orthodoxie dans ses pratiques et dévotions. Un mois plus tôt, le 13 novembre 2018, l’archevêque de Cotonou avait déjà signé un décret de suspension de 6 mois à l’encontre du groupe de prière « Cité de l’Immaculée « Awajijè kèdè » » après des esclandres provoqués par ses membres en pleine célébration eucharistique dans des églises du diocèse en octobre.

Prêtres et bergers 

À ces scandales se greffent parfois des oppositions frontales entre prêtres et dirigeants de communautés nouvelles sur des questions théologiques et doctrinales mais également sur la hiérarchie dans l’Église. « Nous avons, en Afrique, une conception extrêmement hiérarchisée de l’Église », expliquait, en juillet 2019, à la Croix Africa, Clément Akobé, théologien ivoirien et fondateur de la Communauté catholique Mère du Divin Amour. « Les laïcs pensent que l’Église, c’est pour les évêques, les prêtres et les religieux. Cette conception de l’Église fait également croire au clergé que l’Église est pour lui ». Mais pour le prêtre et théologien Marius Hervé Djadji, aucune confusion ne doit être faite. « Tous les groupes doivent mener leurs actions sous l’autorité des ministres ordonnés, c’est-à-dire ceux qui ont reçu la charge pastorale par le sacrement de l’ordre, tranche-t-il dans une interview à La Croix Africa le 3 juin 2020. Nous sommes invités à collaborer sans confusion, sans division, sans séparation et sans altération au niveau des charges et de la mission ».

En juin 2020, les divergences de points de vue entre certains dirigeants de communautés nouvelles et certains prêtres se sont cristallisés autour d’une passe d’arme entre Mathias Marie Esso, un membre de la communauté Mère de Divin Amour et le père Djadji. « J’implore en ce lundi de Pentecôte nos prêtres ou nos pères de venir en aide aux communautés nouvelles car c’est votre rôle. S’il vous plaît, faites cesser sur les réseaux sociaux cette guerre qui ne dit pas son nom », écrivait Esso, presque aussitôt repris par le prêtre ivoirien qui, corrigeant ses « erreurs théologiques », précisait : « Nous remettons de l’ordre dans les communautés qui” protestantisent” l’Église ».

Esso s’est finalement excusé mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Elle a engendré une nouvelle polémique au Bénin où un berger, qui se réclame fils du berger ivoirien, Maxime Eliel a invectivé le prêtre ivoirien, provoquant à son tour le courroux de prêtres béninois.

Formation des prédicateurs laïcs

Pour éviter les dérives dans les communautés nouvelles, de plus en plus de diocèses exigent des bergers d’effectuer des études de théologie. Pour le père Rodrigue Gbédjinou, directeur de l’École d’initiation théologique et pastorale du diocèse de Cotonou, cette formation est vitale. « La formation théologique ne fait-elle pas appel à la science et à l’intelligence, dons de l’Esprit Saint ?, s’interroge-t-il. Nous devons préserver le peuple de Dieu de ceux qui ont la conviction que l’Esprit Saint leur explique directement la Parole de Dieu. Ne pas le faire serait une démission et une non-assistance à fidèles en danger spirituel ».

Mais aux yeux du jésuite Jean Messingue, spécialiste en psychologie clinique, qui a effectué une série d’études sur la pratique de l’écoute au sein des communautés nouvelles ivoiriennes, il faut aller plus loin. « Tous ceux qui se prononcent sur les communautés nouvelles parlent de manque de formation mais qu’entend-on par formation ? Beaucoup de bergers et modérateurs ont des diplômes en théologie, même ceux qui sont décriés. Ce n’est donc pas forcément une formation générique qu’il faut. »

Pour lui, « il faudrait une étude globale, systématique des communautés nouvelles, voir quels sont leur originalité et leurs défis ». Ce jésuite estime en outre que les sanctions disciplinaires sont insuffisantes. Il faudrait à ses yeux « une conversion pastorale si l’on veut aider ces communautés à mûrir, à répondre fidèlement à leur mission et à être de grands instruments pour la nouvelle évangélisation ».

Lucie Sarr