Les croyances liées aux jumeaux chez les Akan de Côte d’Ivoire


[Cultes traditionnels africains] : Joachim Diamoi Abroffi est maître de conférences en anthropologie socioculturelle à l’université de Bouaké et enseignant à l’université chrétienne de l’Alliance à Abidjan.

Il explique à La Croix Africa les croyances liées aux jumeaux dans la culture Akan en Côte d’Ivoire.

Le groupe ethnique Akan, localisé à Assinie (sud-est), Grand-Lahou (sud) mais aussi à Bouaké (centre) et à Bondoukou (nord-est) est matrilinéaire (1).

Les jumeaux (ndalè) jouissent du statut d’« enfants spéciaux » qu’ils partagent avec les 8e et 9e enfants d’une même famille ainsi que l’enfant qui naît juste après les jumeaux (aliman).

Les mères de jumeaux sont appelées awonta et ont un statut particulier qui leur confère un respect particulier.

Les dénominations des jumeaux chez les Akan changent selon leur nombre et leur rang. Quand ils sont deux, le premier est appelé ndatchia (le petit) et le second nda kpagni (le grand). Quand il s’agit de triplés, l’enfant du milieu – le deuxième – est appelé Avlin ndalè (jumeau du milieu). Pour les quadruplés, le quatrième est appelé ndalè motozo (celui qui s’ajoute).

Ils s’habillent souvent en blanc notamment en percale blanche.

Porte-bonheur

« Chez les Akan, les jumeaux sont à la fois du monde visible et invisible. Ils ont un pouvoir d’ordre et de désordre, explique le professeur Joachim Diamoi Abroffi, anthropologue. Les vieux disent que si l’on observe les jumeaux, il y a toujours un qui est gentil et un autre méchant. Ils trahissent une forme de dualité ».

Cette dualité fait qu’ils sont considérés comme porteurs de bonheur et de chance. « Cela explique pourquoi certains dévoient cette croyance pour pousser les jumeaux à mendier, souligne le professeur Abroffi. Les gens croient fermement qu’ils portent chance et leur font de l’aumône pour que la chance et la réussite leur soient ouvertes. Les femmes qui font des jumeaux sont considérées comme des porte-bonheur ».

Funérailles

Il existe une règle particulière pour les funérailles des jumeaux chez les Akan de Côte d’Ivoire : quel que soit le nombre de jumeaux, tant que tous ne sont pas morts, on ne peut célébrer les funérailles d’un d’entre eux. « Si l’un meurt, on l’enterre mais sans faire de funérailles rituelles, on attend la mort du dernier pour le faire pour l’ensemble des jumeaux », explique encore l’anthropologue.

Et quand un jumeau meurt, cela n’est pas sans conséquence, dans la spiritualité animiste Akan. Il y a une forme d’inversion sociale. Celle-ci est symboliquement mise en scène par les gens de sa génération qui vont semer le désordre partout dans la localité. Car l’on considère que, pour que l’harmonie (symbolisée par les jumeaux) revienne, l’on doit créer le désordre. « Selon cette mentalité, l’ordre ne peut naître que de l’opposition et donc l’on crée cette opposition-là », précise le chercheur.

Fétiche

Les jumeaux, ainsi que les huitième et neuvième enfants ont, dans la religion animiste traditionnelle Akan, un fétiche particulier (Gnagonin) qu’ils doivent adorer.

Celui-ci se présente d’une certaine manière. Pour créer ce fétiche, l’on plante dans la cour, en face de l’entrée principale, un arbre appelé « djoman » en langue locale ou Baphia Nitida – en nom scientifique. L’arbre est planté sur de la poudre d’or. L’on dispose ensuite une sorte d’autel avec un canari, de l’eau et des feuilles d’arbres en forme de trèfle. Le tout est entouré d’un autre arbre appelé Jatropha dont les fruits produisent la lumière.

« Tous ces éléments symbolisent la prospérité, la chance, la réussite, la lumière. On inculque aux jumeaux ainsi qu’aux 8e et 9e enfants une croyance selon laquelle ils sont nés pour réussir », commente Joachim Diamoi Abroffi.

Les jumeaux de même que l’enfant né juste après eux adorent le même fétiche.

Compatibilité avec le christianisme ?

Aux yeux de l’anthropologue, les croyances liées aux jumeaux sont compatibles avec le christianisme. « Il s’agit d’un système de suggestion pour donner une forte mentalité aux jumeaux et les faire croire en leurs chances de réussir dans la vie, argue-t-il. Ce qui est important, ce n’est pas le culte de ce fétiche mais plutôt les prédispositions mentales qu’il inculque ».

Il précise toutefois que « si l’on croit que c’est le bois qui a été planté ou le canari qui rend fort, là effectivement, c’est du fétichisme ». Sinon, « c’est un simple rituel comme on en trouve dans les religions révélées ».

Mais pour le père Alain Yao, prêtre du diocèse de Bouaké, dans le centre de la Côte d’Ivoire, interrogé, en 2018, par La Croix Africa, dans le cadre d’une enquête sur les jumeaux catholiques, la venue au monde de jumeaux doit être célébrée de la même manière que celle des autres enfants. « La difficulté est de savoir la limite à ne pas franchir en raison de notre foi pour rester dans l’aspect purement culturel, car nous sommes des peuples avec une âme profondément religieuse », estime-t-il.

Selon ce prêtre de Bouaké, pour ne pas s’éloigner des exigences de sa foi, le chrétien doit se poser la question de savoir : « Qu’est-ce qui est en train d’être célébré ? » Puis, dans la manière de célébrer, il doit s’assurer de ne pas pratiquer quelque chose de contraire à sa foi. « S’il s’agit de confier les enfants à telle divinité ou tel ancêtre, il faut dire non, parce que, nous, chrétiens, c’est au Seigneur qu’on confie notre vie », ajoute-t-il.

Lucie Sarr