Les droits de la femme dans les Églises en Afrique (Deuxième partie)


[Point de vue] : Le père Francis Barbey est prêtre du diocèse de San-Pedro, en Côte d’Ivoire, enseignant universitaire, spécialiste en éducation aux médias et écrivain.

Dans les textes, l’Église est en parfaite cohérence avec le Christ sur les droits humains de la femme et sur son statut. Les pratiques, par contre, varient selon les sociétés et les sensibilités. Il en est ainsi de la plupart de nos sociétés et également de nos Églises en Afrique où la pertinence et la cohérence des textes ne correspondent pas toujours aux pratiques de terrain.

Des textes de l’Église aux pratiques de terrain

Il faut avoir conscience que dans les Églises en Afrique, la tâche va être rude pour prendre ouvertement parti pour les droits de la femme à la façon de Jésus, pour deux principales raisons. La première, c’est que l’interprétation classique et erronée du récit de la création dans le livre de la Genèse, qui subordonne la femme à l’homme, correspond tout à fait à notre imaginaire culturel sur la question et il est difficile d’échapper à l’impact social d’une telle vision, à moins d’un vrai retournement. L’autre raison, c’est qu’en général, le prêtre est perçu dans la hiérarchie pastorale, comme le fantassin de l’évangélisation. Si la collaboration avec les laïcs hommes se fait plus aisément, celle avec les femmes souffre de prudence, de distance et peut être marquée par des comportements maladroits. Il faut y voir les traces d’un poids culturel qui voit le célibat presbytéral comme un signe sacrificiel, dans un environnement où le mariage revêt un sens particulier.

C’est par rapport au célibat que généralement le prêtre est reconnu vrai et par conséquent qu’il est légitimé dans son ministère. Il y a là-dedans une forme de figure héroïque qui sied bien au prêtre et que lui-même cultive, par ses « précautions » vis-à-vis de la femme. Il faut ajouter à cela la forme d’autorité que le prêtre souhaite incarner dans son ministère. Si son modèle repose sur l’androcentrisme culturel ambiant, il y a fort à parier que son autoritarisme de chef place la femme à un niveau tel qu’il lui sera difficile d’être sensible à une collaboration à des niveaux importants de responsabilité.

Lutter contre le cléricalisme et l’androcentrime dans l’Église

La question de la femme évolue positivement dans l’Église. Ces dernières années, on peut constater ici et là des évolutions, y compris au Vatican où le nombre de femmes est en nette progression, et où elles occupent des postes de responsabilité.

En Afrique, globalement, la question reste entière. Des habitudes, plus liées à l’histoire de l’Église, au cléricalisme et aux cultures locales plus qu’à autre chose, persistent. Selon le dominicain français Hervé Legrand, l’unanimité de l’Église ancienne et médiévale sur l’infériorité supposée de la femme procédait de l’androcentrisme, c’est-à-dire « cette vision partagée par les théologiens les plus classiques et les plus influents comme saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, selon laquelle la femme est relative à l’homme sans que la réciproque ne soit jamais envisagée, parce que l’homme est vu comme le sexe exemplaire de l’humanité – anthropologie qui n’est certainement pas révélée ». Sur ce point, il y a pour les Églises en Afrique, ce que le canoniste belge Alphonse Borras appelle « un travail de purification de la mémoire », pour changer d’imaginaire autour de la femme.
C’est vrai, il y a des imaginaires figés et les habitudes acquises. Et on ne change pas d’idée comme on change de soutane ! Une idée, bien qu’elle soit fausse, a le pouvoir de circuler normalement comme circulent les bonnes idées.

A lire : Les droits de la femme dans les Églises en Afrique (Première partie)

Or de l’infériorité de la femme, il se dit des tas de choses, qui ne sont pas vraies : que les femmes sont plus émotives ; qu’elles ont des périodes « d’impureté » menstruelles qui ne sont pas compatibles avec un service important d’Église ; qu’elles ont toujours besoin d’être accompagnées, sinon elles vont dans tous les sens ; et patati et patata. Si l’on peut rattacher au fait d’être femme des charismes spécifiques comme le reconnaît le Concile Vatican II, il nous faut éviter d’en faire des cloisonnements qui les infantilisent et qui les sous-humanisent. Les femmes sont tout aussi capables, en plus de ce qu’elles peuvent avoir en propre, de créativité et d’ingéniosité, susceptibles de contribuer au progrès humain, au même titre que les hommes.

La science nous informe qu’en réalité, contrairement à ce qui est cru, il n’y aurait pas de différences de capacités cognitives entre le cerveau d’une femme et celui d’un homme. La place de la femme est à ce titre irremplaçable dans l’Église comme dans la société.
Ce qu’il y aurait à faire pour les clercs, c’est, en nous conformant au Concile Vatican II et à tous les autres textes de l’Église sur la question, non pas de prendre des « mesurettes » sans lendemain, ni même de devenir à ce propos juste des hommes du repentir. Si repentir il doit y avoir, il doit nous conduire à être, comme le dit Olivier Clément, des « hommes de désir » : désir de Dieu ; désir d’altérité ; désir d’une Église-famille de Dieu où la place de la femme n’est pas relative à l’homme sans que le contraire soit vrai.
Au fond, on peut le dire, la question de la femme n’est pas un problème dans l’Église, dans le sens de promouvoir une « doctrine » d’exclusion basée sur le sexe. C’est plutôt un problème d’hommes d’Église. Leur vrai problème, c’est la peur du changement. Malheureusement, selon Alphonse Borras « la peur est plus grande quand le changement est opéré par des femmes, car l’imaginaire social se les présente, en Église comme dans la société, soumises aux hommes, ce qui peut nourrir chez eux la crainte d’une révolte, l’angoisse à un retournement du rapport de force ». Plus que tout, la question de la femme nous ouvre à la différence et à la diversité comme le lieu de notre catholicité. C’est toute la richesse de l’accueil du différent qui se déploie dans cette vision. La différence affirmée et assumée des femmes doit être vue comme porteuse de grâces, car les femmes de l’Église ont des histoires riches d’expérience dans leur rapport au monde. Leur désir d’engagement, qui procède aussi de la charité, doit être accueilli avec Action de grâce, parce que la charité qui les pousse, comme le remarque Michel de Certeau, « établit la communauté sur la base des différences respectées, mais reconnues indispensables les unes aux autres ; elle fait de l’amour ce qui ne cesse de découvrir et de marquer l’originalité de l’autre ou des autres ».

Père Francis Barbey