Père Francis Barbey/Guy Aimé Eblotié/LCA

[Point de vue] : Le père Francis Barbey est prêtre du diocèse de San-Pedro, en Côte d’Ivoire, enseignant universitaire, spécialiste en éducation aux médias et écrivain.

Le christianisme dont on dit qu’il est une religion patriarcale n’échappe pas à la critique, par rapport au statut de la femme. Et comme telle, elle aurait contribué à répandre, dans diverses cultures, une image dévalorisante et infantilisante de la femme, à partir d’interprétations de textes inspirés. On peut admettre qu’il s’agit de faux procès, en référence de l’analyse des textes en cause par de nombreux spécialistes aujourd’hui. Mais comment est-on arrivé à penser que l’Église serait misogyne ?

Du prescrit évangélique

Dans la réforme qu’il initie au cœur d’Israël, Jésus conteste l’image de Dieu et celle de l’homme défendue par les autorités religieuses de son temps. Dans son discours, même l’humanisme et la sagesse humaine sont dépassés et deviennent la cible de critiques violentes (Mat. 5,43-48). Tous les hommes et toutes les femmes, sans exception, sont invités au salut que Dieu offre gratuitement par Jésus et dans l’Esprit Saint. En cela, l’Église est à la fois chemin qui par le Christ mène à Dieu, et témoin privilégié de la vérité et de la vie en Dieu. Tout ceci montre que, dans son rapport au Christ, le christianisme est une « religion fondée ».
Les Évangiles suffisent alors à noter que la situation de la femme en particulier, n’était pas favorable. Les prises de position de Jésus en leur faveur, démontre clairement que si la prophétie d’Isaïe s’accomplit en lui (Lc 4,14, 22), c’est pour tous les hommes et toutes les femmes, en particulier les pauvres et les exclus, qu’elle s’accomplit. La Parole du Christ est pour ainsi dire une parole de grâce et de salut. De plus, la place qu’occupent les femmes dans l’annonce du Royaume, n’autorise guère à prétendre à une infériorité de celles-ci, qui serait approuvée par le Rédempteur. Chez Marthe et Marie, par exemple, la réaction de Jésus, face à la demande de Marthe, qui estime que sa sœur n’accomplit pas son rôle de ménagère, est inattendue. À la requête de Marthe, Jésus oppose un appel plus valorisant, à savoir que sa sœur a choisi la meilleure part (Lc 10, 42). En ramenant Marthe à Dieu et à sa Parole comme la source de tout bien, il l’invite à considérer que la valeur propre de la femme, comme celle de l’homme, est toujours à mettre en lien avec Dieu, qui en est la source. C’est de Dieu que nos vies tirent leur véritable raison d’être qui ne se réduit pas pour la femme à la cuisine ! Le christianisme est donc fondé sur une promesse de libération. Ce qui en fait une Espérance pour les pauvres et les exclus.

La grande interrogation

Comment est-on arrivé au détournement du prescrit évangélique sur la dignité humaine, au point où l’Église est accusée de misogynie ? De toutes les sources crédibles sur la question de la femme dans le judéo-christianisme, aucune ne relie le « problème » de la femme au Christ et aux Évangiles. Il ne reste alors qu’à interroger quelques aspects de l’histoire du développement du christianisme, à partir du IVe siècle, dans le sens de l’évangélisation de masse et de la naissance du moralisme dans l’Église.
En dehors de toute considération de foi qui voudrait que Dieu ne soit pas étranger au cours des événements historiques, l’Église doit, pour le spécialiste profane, sa catholicité au pouvoir politique, jusqu’à devenir la religion de l’Empire au IVe siècle. En considérant la nouveauté qu’apportait le christianisme dans l’histoire des religions, à savoir ses deux fondements que sont l’incarnation et la mort rédemptrice du Christ, Constantin a trouvé là l’inspiration d’une rupture et d’un changement politique. Un chemin d’entente rapproche l’Église du pouvoir impérial, à l’intérieur duquel des conversions s’opèrent.

A lire: L’Église-famille de Dieu en Afrique: slogan théologico-populiste ou lieu de témoignage évangélique ?

Mais les élites politiques, sociales et les intellectuels qui ont adhéré à la foi dans l’Empire, ont apporté avec elles, dans l’Église, ce que Jacques Ellul appelle un rituel social, c’est-à-dire un « esprit juridique romain », une « interprétation philosophique du monde grec », une « méthode d’action politique » et un ensemble d’intérêts. En les accueillant, comme ils sont venus, avec leur poids culturel et ses imaginaires, l’Église, par cette forme d’ouverture, a littéralement abandonné le « radicalisme de Jésus et des prophètes ». Elle a ainsi donné l’impression d’avoir « adopté des coutumes et des croyances étrangères à l’Évangile ». Certains observateurs parlent alors de la paganisation de l’Église.
Mais rien n’est si simple, car en vérité, les mentalités des nouveaux convertis ont du mal à s’adapter à la réalité nouvelle. Le « problème » de la femme dans l’Église, pour qui tout vient à se compliquer à partir du IVe siècle, a sans aucun doute emprunté le canal des coutumes païennes et par la survivance, chez les convertis, des imaginaires et des valeurs de conquête, de pouvoir et de domination de l’Empire. Il faut dire aussi que dans l’antique droit domestique romano-hellénistique, la femme comme l’esclave était la propriété de l’homme et lui était soumise. Le christianisme, à partir du IVe siècle, n’a pas pu dépasser cette pratique païenne. Pour le théologien Edward Schillebeeckx, « trahissant la tendance fondamentale de l’esprit chrétien des origines directement issu de Jésus, le christianisme a, au bout d’un certain temps, adopté ce code domestique païen et l’a en outre, dans la suite, théologiquement légitimé ».

Le tournant des Pères de l’Église

Il faut également noter que l’un des problèmes auxquels l’Église doit faire face sur les chemins de son développement, c’est la question des mœurs légères et de l’immoralité dans certaines villes et communautés. Étant donné que cet immoralisme touchait principalement le domaine sexuel, c’est à celui-ci que s’est attaquée la réaction moralisante. Et la victime principale de cette réaction moralisante fut la femme, dont il faut dire que la situation globale était variable selon les régions, mais elle avait rétrogradé à l’écroulement de l’Empire. Juste après ou longtemps plus tard, l’Église, dans des environnements plus ou moins patriarcaux, avait soutenu la prééminence absolue de l’homme par rapport à la femme. Mais on notera surtout l’ambiguïté créée par certains Pères de l’Église, Grecs comme Latins, et qui a eu pour conséquence de nourrir les imaginaires et d’accompagner des pratiques basées sur une interprétation, aujourd’hui discutable, des récits de la création et de Saint Paul sur le statut de la femme. Et de nombreux théologiens, après eux, vont analyser cette même question de la femme, non pas en retournant prioritairement aux sources, que sont les Écritures, et à l’esprit et à la lettre de l’Évangile, mais en relayant des prises de position d’interprétation, probablement contextuelle, de ces Pères.

Père Francis Barbey