Lutte contre la pédophilie, l’épiscopat polonais change d’attitude


Un an après un film ayant fait scandale dans le pays, la diffusion d’un deuxième documentaire sur la pédophilie dans le clergé polonais a conduit le primat de Pologne à demander au Vatican l’ouverture d’une enquête sur la protection dont aurait bénéficié un prêtre de la part de son évêque.

Le 16 mai, un an après la sortie de son premier documentaire « Ne le dis à personne », consacré aux cas de pédophilie dans l’église polonaise, le journaliste indépendant Tomasz Sekielski a publié sur Internet le deuxième volet du cycle, « Jeu de cache-cache ». Cette fois, plutôt que de relater plusieurs histoires, il a choisi d’enquêter sur un prêtre du diocèse de Kalisz et sur la protection dont l’a entouré son évêque, Mgr Edward Janiak.

Dans les heures qui ont suivi la mise en ligne du film, Mgr Wojciech Polak, archevêque de Gniezno et primat de Pologne, agissant en tant que délégué de l’épiscopat polonais pour la protection des enfants et des jeunes, s’est adressé au Saint-Siège en demandant l’ouverture d’une procédure appropriée à l’encontre de l’évêque de Kalisz. Ce dernier, malgré le témoignage des parents d’une des victimes du prêtre pédophile, avait omis de suspendre le coupable et d’informer le Vatican, conformément au droit canonique.

« Nous assistons peut-être au début d’une nouvelle époque »

La démarche du primat rompt ainsi avec la tradition datant de l’époque communiste selon laquelle les différends entre évêques sont réglés en interne, et surtout sans en informer l’opinion publique.

« Le béton commence à se fissurer, estime Stanislaw Obirek, professeur d’anthropologie et ex-jésuite. Le premier film, même s’il a soulevé une onde de choc, n’a finalement abouti qu’à de belles paroles et à l’étalage des émotions. Cette fois-ci, non seulement un évêque prend la parole et promet de faire quelque chose, mais il passe réellement à l’acte ».

« Nous assistons peut-être au début d’une nouvelle époque dans les relations internes à l’épiscopat », observe Zbigniew Nosowski, rédacteur en chef de l’hebdomadaire catholique Więź. Il souligne également que les prêtres du conseil diocésain de Kalisz, priés par l’évêque auxiliaire de signer une lettre au pape en soutien de Mgr Janiak, ont refusé de s’exécuter, une première dans ce genre de situation.

Lente prise de conscience

Selon le père Andrzej Kobylinski, professeur d’éthique à l’université catholique de Varsovie, la réactivité accrue de la hiérarchie est due aux récentes modifications du droit, tant civil polonais que canonique, qui prévoient tous les deux des sanctions pour la non-dénonciation du crime.

Les films de Sekielski et d’autres enquêtes journalistiques contribuent, de leur côté, à une très lente prise de conscience. « C’est un processus qui prendra encore de longues années, prévoit-il. La loi du silence est très forte dans la société polonaise en ce qui concerne la pédophilie, ce manque de transparence est hérité de l’époque communiste. »

Pour le père Andrzej Kobylinski, le poids politique de l’Église polonaise constitue un autre frein. « L’année dernière, nous avons eu les élections législatives, cette année – l’élection présidentielle. Chaque fois, la pédophilie des prêtres est considérée comme un instrument de lutte politique et non pas un problème moral. »

Les victimes encouragées à sortir de l’ombre

D’autres voix se lèvent pourtant pour souligner les progrès faits depuis la sortie du premier film, vu par plus de 25 millions de personnes. « Selon les sondages, presque 80 % des Polonais pensent que les évêques devraient porter la responsabilité des crimes pédophiles des prêtres », se réjouit Artur Nowak, avocat de nombreuses victimes, selon qui le succès du film « a créé une ambiance qui encourage les victimes à sortir de l’ombre ».

Le père Piotr Studnicki, collaborateur de Mgr Polak, partage cet avis. « Même si nous n’avons pas encore de statistiques, des délégués épiscopaux m’ont confié que depuis la sortie de « Ne le dis à personne », ils ont eu autant de nouveaux cas que pendant toutes les années précédentes ». Il se réjouit de la création, en novembre 2019, de la Fondation St Joseph.

Financée par les contributions imposées d’office à tous les prêtres diocésains et aux évêques, cette institution, co-dirigée par une femme, Marta Titaniec, connue pour ses prises de position progressistes, est chargée de la formation des personnels et de l’aide aux victimes.

Un numéro vert à destination des victimes

​​​​​Avec Zbigniew Nosowski et un groupe d’amis, Marta Titaniec a également été à l’initiative des « Blessés dans l’Église », un numéro vert d’écoute et de conseil, créé spontanément sur la base du volontariat en mars 2019.

« Nous nous sommes laissés prendre au piège du cléricalisme, dit-elle à La Croix, en pensant que l’Église, ce sont surtout eux – les prêtres, les évêques. Avec cette initiative, nous avons décidé de transformer nos jérémiades en action ». En un an, ils ont répondu à 121 appels.

Magda Viatteau