Médiatisation de l’Église sous Jean-Paul II, une affaire de style !


[Point de vue] : Le père Francis Barbey est prêtre du diocèse de San-Pedro, en Côte d’Ivoire, enseignant universitaire, spécialiste en éducation aux médias et écrivain.

Au soir du 16 octobre 1978, grâce aux médias, le monde entier fut informé de l’élection du cardinal Karol Wojtyla, archevêque de Cracovie en Pologne, qui prit le nom de Jean-Paul II, comme le 264e successeur de Saint Pierre. Vingt-six ans plus tard, c’est-à-dire au soir du 2 avril 2005, les mêmes médias répandent un grand sentiment d’émotion en annonçant sa mort. Entre les deux événements, Jean-Paul II fut non seulement le pape le plus médiatisé de l’histoire moderne de l’Église, mais également et surtout le pape qui s’est le plus exprimé sur les médias en développant une approche théologique qui puise profondément aux sources de la théologie de la communication, comme il a été voulu par le Concile Vatican II. Le pontificat de Jean-Paul II a inauguré un rapprochement inédit entre l’Église et les médias et a ouvert à l’institution ecclésiale une réflexion plus approfondie et plus actualisée sur les communications sociales. Néanmoins, la conjugaison d’au moins trois circonstances majeures permet d’expliquer ce lien entre Jean-Paul II et les médias, qui aboutit à une (sur) médiatisation de l’Église.

Première circonstance

Il est connu des historiens spécialistes de l’Église et de la presse qu’au XIXe siècle en particulier, les papes ne tolèrent pas la liberté de la presse. Par exemple, dans son encyclique Mirari Vos en 1832, Grégoire XVI la considère comme une « liberté exécrable pour laquelle on n’éprouvera jamais assez d’horreur ». Il a fallu attendre Pie XI (6 février 1922-10 février 1939) pour entendre un nouveau son de cloche. Avec lui, l’Église essaye de sortir de l’approche exclusivement dénonciatrice et opte pour une réflexion sur les médias dans une perspective culturelle.

Dans Vigilanti cura (29 juin 1936), le pape engage une réflexion sur le cinéma en particulier. Par la suite, l’encyclique Miranda prorsus (8 septembre 1957) de Pie XII, et le décret conciliaire Inter mirifica, gardent la même approche positive des médias initiée par Pie XI. Durant son pontificat, Paul VI approuve, le 25 juin 1971, l’Instruction pastorale Communio et Progressio de la Commission pontificale pour les moyens de communication sociale qui est perçue comme un texte théologiquement mieux élaboré qu’Inter Mirifica.

Jean-Paul II arrive donc dans un contexte ecclésial largement favorable aux médias. L’approche accusatrice et dénonciatrice semble avoir cédé la place désormais à une vision des médias comme don de Dieu et facteur de communion et de progrès.

Deuxième circonstance

La deuxième circonstance à souligner est la situation même du pontificat de Jean-Paul II. Karol Wojtyla accède au trône papal dans une période de l’histoire où les médias modernes connaissent un développement prodigieux avec la libéralisation des sources d’information et à l’arrivée et le succès de la télévision « privée ». La fin des années 1970 est marquée par la pénétration de la télévision dans les pays du Sud, lorsque la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle ouvrent à l’ère de la digitalisation et de la numérisation dans des sociétés qui se définissent désormais comme des sociétés de la communication et de l’information.

A lire : Les droits de la femme dans les Églises en Afrique (Première partie)

Dans un tel contexte, il était plus réaliste et raisonnable pour le pape de ne pas ignorer un phénomène aussi général. Phénomène qui, au-delà des critiques dont il peut faire l’objet comme toute œuvre humaine, demeure pour l’Église une grande opportunité d’inscrire son action dans le « nouvel espace public des temps modernes » et de participer à la formation d’une opinion publique qui lui soit favorable. La (sur) médiatisation des voyages apostoliques du pontife romain et des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) participent de cette logique. Mais on peut également noter que la théâtralisation médiatique de la maladie, de l’agonie et de la mort de Jean-Paul II participe de cette même logique comme une conséquence de sa popularité.

Quoi qu’il en soit, sous le pontificat de Jean-Paul II, l’Église a réussi à imposer deux idées fortes dans l’imaginaire populaire : à savoir que sa mission est universelle, en référence aux différents voyages du pape d’un bout à l’autre de la planète ; et qu’elle aimait les jeunes et avait quelque chose à leur dire encore aujourd’hui, en référence aux Journées mondiales de la jeunesse.

Troisième circonstance

Enfin, la troisième circonstance elle, a trait à l’immersion et à l’engagement personnel du pape dans le monde des médias et de la communication. Sur ce point, disons que depuis la découverte de l’imprimerie au XVe siècle, aucun pape n’avait été aussi proche des médias que Jean-Paul II. En plus de son charisme personnel de pasteur, le pape polonais doit aux médias sa popularité et l’estime qu’il a dans le cœur de millions de gens, croyants comme non croyants. En effet, chez lui, comme le notaient l’évêque français Gérard Defois et le journaliste Henri Tincq dans leur ouvrage « Les médias et l’Église » (1) : « Le faire savoir devient aussi important que le savoir-faire. »

A lire: Les droits de la femme dans les Églises en Afrique (Deuxième partie)

Acteur de théâtre dans sa jeunesse, Karol Wojtyla réussit grâce à sa personnalité à domestiquer les médias. Ce qui lui a souvent évité des « problèmes » avec eux et une récupération de ses propos. Selon Henri Marque, « dès qu’un conflit risquait d’éclater ou un malentendu de dégénérer, le directeur de son bureau de presse, Joaquin Navarro Valls, montait dans ses appartements, où il avait porte ouverte. Ainsi pouvait-il l’alerter à temps et préparer avec lui ses ripostes ». La nomination de ce porte-parole et chargé de communication dont le rôle était, entre autres, de dédramatiser la relation avec les médias en maintenant avec eux des liens professionnels, participait de cette volonté de Jean-Paul II de sortir l’Église de la périphérie médiatique de la société pour que son témoignage et son espérance soient proposés à tous les hommes de bonne volonté.

La personnalité médiatique du pape Jean-Paul que peint Henri Marque est à ce propos très révélatrice d’un homme qui voulait que l’Église soit reconnue comme présente et vivante au milieu des hommes : « Un pape n’est pas un people. Mais il ne lui est pas interdit d’être populaire et de savoir entretenir sa popularité. Jean-Paul II était naturellement médiatique sans qu’on songe à lui reprocher sa starisation. Il avait l’art d’ajouter à sa communication cette qualité mystérieuse qu’on appelle le charisme (…) Il aimait le spectacle, les grands rassemblements à la Woodstock avec leurs feux de camp et de joie, les bains de foule, la cavalcade des photographes à ses trousses, la lecture des magazines et les entretiens avec les journalistes, qu’il avait l’art de s’attacher avec malice. Il savait séduire parce qu’il voulait plaire. »

Père Francis Barbey

(1) Les médias et l’Église, de Gérard Defois et Henri Tincq. Edité par CFPJ, 1997