REPENSER LA THÉOLOGIE AFRICAINE est la nouvelle rubrique de débat et de formation lancée par La Croix Africa, en collaboration avec Prions en Église Afrique. Elle offre une tribune aux penseurs pour une réflexion fructueuse sur l’avenir de l’Église et de la pensée théologique en Afrique.

Au mois de juin 2021, Maryse Quashie, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université de Lomé, aujourd’hui à la retraite, propose une réflexion sur la mission des laïcs africains.

Nous vivons dans un monde qui est coupé en deux à plusieurs niveaux avec des cloisons apparemment infranchissables entre les hommes qui appartiennent aux catégories ainsi formées. Ainsi ce monde qui n’a jamais été aussi riche avec de plus en plus de milliardaires, est aussi celui où il y a le plus d’exclus du bien-être matériel qui s’enfoncent de plus en plus dans la pauvreté. À cause de cette apparente impossibilité de changement social les exclus vivent dans la désespérance générale au sein de cette civilisation sans amour.

Marginalisation

Le continent noir est celui qui abrite les exclus des exclus. En effet, la situation de l’Afrique permet à tous les autres de verser des larmes sur son compte tout en continuant à puiser dans ses richesses, à profiter de ses inconséquences et de ses incohérences, et à consoler leurs propres exclus en la montrant comme repoussoir.
La conséquence en est pour ce continent une marginalisation croissante à laquelle on n’a pas encore trouvé de solution : en effet, il court toujours après le développement alors que dans le modèle des pays dits émergents on voit des dirigeants qui bâtissent la prospérité nationale en tenant les populations dans un gant de fer…

Pourtant de cette marginalisation, il y a une conséquence heureuse : l’Afrique n’est pas encore bien imprégnée de la civilisation actuelle, car elle en a toujours été un mauvais élève, demeurant sous l’emprise de ses propres démons, ceux en particulier d’une fraternité où ne sont admis que ceux qui peuvent se réclamer d’un lien biologique entre eux, les démons aussi du fatalisme de ceux qui acceptent comme normale l’inégalité entre les hommes.
Mais déjà, parce que sa culture traditionnelle a été bien mise à mal, ces démons sont bien affaiblis, et ils ne s’agitent que parce que certains les raniment pour des intérêts individuels. Il reste pourtant à l’Afrique cette foi indéfectible dans le groupe, dans la communauté pour s’en sortir, elle lui reste comme un réflexe qu’on ne commande pas…

Changement

Cela ressemble à ce que quelqu’un a dit : la formule magique du bonheur pour les hommes est de changer leur quotidien, pour former famille avec leurs semblables en s’aimant les uns les autres, pour constituer des communautés avec un seul cœur et une seule âme…

Que doivent alors faire les disciples africains nourris de cette parole, ceux qui ont fait l’expérience d’un Dieu qui au-delà d’une alliance avec l’homme, s’unit à son âme, à son esprit et à son corps ?
Ils se rappellent ceci : c’est après le premier Vendredi Saint, depuis plus de deux mille ans qu’a eu lieu un des plus grands changements de société qui ait marqué l’histoire humaine, le monde gréco-romain est devenu judéo-chrétien. Et ce changement a duré plus de vingt siècles. Comment ce changement s’est-il opéré ? Pas d’élections, truquées ou pas, pas de coups d’état, seulement quelques centaines d’apôtres audacieux se sont levés cinquante jours après Pâques, ils ont parcouru le Bassin Méditerranéen, l’Asie Mineure, l’Europe du Nord, l’Afrique Noire et l’Extrême-Orient, les îles du Pacifique… Leur message a traversé le monde entier et quelles que soient les personnes qui l’ont porté, il est toujours d’actualité, il gêne toujours, il continue de séduire, il renouvelle la face de la terre. A lire: Pourquoi repenser la théologie africaine en ce XXIe siècle ?

Ce qui s’est passé, doit se reproduire au cours de ce troisième millénaire. Pourquoi ? Parce qu’avec la pandémie du Covid-19, une civilisation est en train de prendre fin : celle de la consommation effrénée, du règne des distractions et des addictions diverses, de l’individualisme et de l’indifférence, mais aussi de l’injustice et du mensonge. Une nouvelle civilisation va naître après cette crise dite sanitaire mais qui est une crise du mode de vie des XIXe et XXe siècles…

Proposer une nouvelle voie

Il appartient alors aux laïcs africains de proposer une voie inédite. Ils doivent commencer par montrer aux autres africains, habitués à vivre l’exclusion, qu’ils sont comme eux, se battant jour après jour contre le quotidien rude et pénible du chacun pour soi, pour en faire un quotidien illuminé par la convivialité et la complicité, parce qu’ils ont choisi de former de petites communautés de citoyens, fondées sur l’amour. Avec ces communautés dont chacune offrira son message d’amour mais surtout portera témoignage par le bonheur de ses membres, l’Afrique se réveillera de proche en proche. Naîtra alors une nouvelle civilisation qui sera non pas exportée mais proposée au reste du monde par des groupes de personnes convaincues et intrépides puisant leur force dans la conviction que seul l’amour fait vivre, leur joie de vivre constituant leur seul argument publicitaire.

C’est ainsi que démarrera une nouvelle inculturation : comme celle née de la rencontre de l’Évangile et de la culture juive elle-même nourrie des civilisations du Moyen-Orient, et qui a transformé toute la culture du monde méditerranéen ; comme celle née de la rencontre de cette nouvelle culture pétrie d’Évangile et de la culture des Celtes et des Goths a fait naître autour des monastères la civilisation européenne. Cette nouvelle inculturation ce sera la lente pénétration de la culture née de la rencontre du christianisme européen avec le génie africain fondé sur le mystère de la personne tirant son identité et toute sa vie de la communauté avec les frères et toute la création, communauté habitée par Dieu.

Il ne s’agit pas d’abord de changer de régime ou de dirigeants, peut-être en passera-t-on par-là, on n’en sait rien, ce qui compte c’est de contribuer au changement de civilisation, de construire dès aujourd’hui le Royaume que les chrétiens veulent voir advenir, en créant de nouvelles solidarités, une nouvelle fraternité qui dépasse les liens biologiques.
Pour cela, les Africains ont le choix des moyens sans pour autant être obligés de devenir des femmes ou des hommes politiques, le Seigneur leur fait confiance pour cela. C’est déjà arrivé il y a un peu plus de deux mille ans… Cela va encore arriver… L’heure a sonné pour les laïcs africains !

Maryse Quashie