Préserver le combat féministe des idéologies déshumanisantes

Père Francis Barbey/Guy Aimé Eblotié/LCA
17 avril 2020 pas de commentaire

[Point de vue] : Le père Francis Barbey est prêtre du diocèse de San-Pedro, en Côte d’Ivoire, enseignant universitaire, spécialiste en éducation aux médias et écrivain.

Le pape François vient de relancer la réflexion sur le diaconat féminin par la création d’une nouvelle Commission. Autour de cette problématique qui suscite, depuis au moins trois ans, des débats à la fois théologiques et idéologiques, il apparaît utile de dissocier cette démarche pastorale du pape avec les idéologies défendues par certains mouvements féministes.

De la perversion de nos civilisations

Le monde dans lequel nous vivons nous émerveille. Et nous sommes fiers des civilisations qui nous ont valu d’atteindre des progrès insoupçonnés. Les grandes transformations de l’existence humaine nous ont fait accéder à un progrès inouï. Malheureusement, les perversions et les carences de nos civilisations sont d’autant plus difficiles à comprendre que nous savons que ce sont ces civilisations qui nous ont permis d’atteindre le niveau de progrès humain que nous connaissons, avec ses conforts. Jouissant de leurs progrès, il devient difficile d’évoquer leurs limites et de réfléchir sur ce qu’elles nous ont fait perdre en humanité, ou même ce que ces progrès de nos civilisations, tel que nous en usons, ne nous permettront jamais d’atteindre.

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La question de la condition des femmes et bien d’autres questions, comme celles liées à l’écologie, à la procréation, à la famille, à l’exclusion des pauvres, etc., montrent que le monde va mal. Pour ce qui est de la question des femmes en particulier, les hommes ont bâti, au cours des millénaires, toute une idéologie de l’infériorité féminine qui, en dehors de quelques groupes humains isolés où la question ne s’est pas posée, ont fait de la femme, au mieux une machine à procréer d’où elle doit tirer sa valeur et son honneur, au pire une mineure perpétuelle confiée aux bons soins de l’homme. Cette perception de la femme a eu pour conséquence de l’exclure socialement.

L’idéologie de la neutralité des sexes

L’un des effets contraires de cette exclusion a été de contraindre certaines femmes, pour être reconnues, de renoncer à être femmes, en cherchant à imiter les hommes dans tout ce qu’elles prétendent bien faire. Certaines autres ont voulu carrément être reconnues dans une forme « féminine » de la masculinité. L’idéologie prétendue moderniste de la neutralité des sexes à la naissance, qui commence à infuser chez les moins avertis par son discours structuré, relayée par certaines politiques éducatives, procéderait de cela. En clair, les perversions de nos civilisations, si l’on n’y prend garde, vont générer d’autres perversions, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on arrive à l’écroulement. Or il est bien entendu que l’écroulement n’est pas la destinée de notre humanité. Tous les acquis positifs de nos civilisations nous font dire que notre humanité aspire à l’accomplissement et à l’éternité. Les moyens de nous accomplir ne doivent donc pas contredire notre désir d’éternité, qui trouve une résonance insoupçonnée à la fois chez les non-croyants comme chez les croyants. Naître humain, pour le devenir chaque jour avec les autres et grâce à eux, est un processus qui demande que ceux qui « initient à l’humain » aient des choses à transmettre dans le sens de l’humanisation. C’est de cette façon qu’il est possible d’inscrire notre action dans une forme d’éternité. Ne s’éternise que ce qui est valeureux, ce qui apporte de la vie, comme bien suprême !

Pour sortir de cet enfermement de la subordination, il ne s’agit donc pas pour les femmes de tenter des voies sans issue, qui n’apportent pas la vie. Objectivement, à moins de s’installer dans un confort idéologique, on ne peut pas affirmer qu’on naît sexuellement neutre, et que le fait d’être femme ou homme serait un construit social. Ce qu’il faudrait dire, c’est que le fait de naître homme ou femme n’établit pas une hiérarchie sexuelle et ne définit pas systématiquement des conditionnements qui nous empêcheraient de déployer l’humanité qui est en nous et que nous sommes, et de promouvoir des valeurs d’humanité au service du progrès humain.

Le grand paradoxe

La sensibilité affirmée face à la question écologique est un grand paradoxe, lorsqu’on voit ailleurs, le tort qui est fait directement à l’homme lui-même, qu’on dit finalement vouloir protéger dans la protection de la Nature. Dans la préservation de l’atmosphère, de l’hydrosphère et de la biosphère, il faut y voir le fait que vivre suppose de ne pas rendre l’avenir humainement impossible. Pourtant, nous nous appliquons à agresser « l’environnement nécessaire à la vie », en pensant que l’espèce humaine peut être ainsi agressée sans risque de disparition. Ce qui est en réalité une méconnaissance de l’histoire de la vie sur terre et de la disparition de près de 50 milliards d’espèces.

Clarifier le combat féministe

La reconnaissance de la dignité humaine des femmes, ainsi que la valorisation de leurs droits humains est un « environnement nécessaire à la vie ». Nous devons tous y travailler. Mais cela doit se faire, y compris dans l’Église, sans que l’accès à ces droits n’autorise une confusion de sens et n’ouvre la voie à des idéologies libertaires qui tendent à menacer l’avenir de notre humanité commune. Le combat des féministes doit se faire à partir de la différence sexuelle affirmée et assumée, sans prétendre à un autre agenda sur ce point précis.

Le problème des femmes dans nos sociétés actuelles et dans l’Église est bien un problème de droits humains liés à la dignité humaine. L’humanité est une. Tous ensemble, nous pouvons en faire une humanité juste, solidaire, compatissante, vertueuse, accomplie et éternelle. Dans le sens du fait que nous l’avons en commun comme bien, nous avons le droit de nous opposer à ceux qui souhaitent en exclure la femme. Mais aussi, nous devons nous opposer à celles et ceux qui veulent la faire accéder à une humanité nouvelle, sans humanité.

Père Francis Barbey

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