Prier tous ensemble, quel sens cela a-t-il ?


Alors que le Haut Comité pour la fraternité humaine invite tous les fidèles de différentes religions à prier pour l’humanité jeudi 14 mai et que le pape François apporte son soutien à cette initiative, des théologiens expliquent l’enjeu et l’importance d’une telle démarche mondiale.

Alors que le monde scientifique fait la course au vaccin, le pape invite tous les croyants à prier ensemble le jeudi 14 mai. Quelle peut bien être l’efficacité et le sens d’une telle prière interreligieuse mondiale ?

Pour le dominicain Thierry-Marie Courau, chercheur et enseignant sur la théologie des religions (1), le dialogue interreligieux est « une nécessité et une obligation ». Citant l’encyclique de Paul VI « Ecclesiam suam » (1964) sur l’Église, il rappelle que « l’histoire du salut est l’histoire d’un Dieu qui ne cesse de dialoguer avec l’humanité. Et que le dialogue « appartient à la vocation humaine et au projet de salut divin. »

Une initiative qui date de 1986

Inviter tous les croyants du monde entier à prier ensemble, comme cela s’était fait à Assise, le 27 octobre 1986, pour la première « Journée mondiale de prière pour la paix » voulue par Jean-Paul II, est donc « une activité essentielle pour que l’homme puisse être conduit à son bonheur, selon le projet divin, insiste le père Courau. Tout ce qui participe à faire advenir le dialogue rend l’homme collaborateur de l’œuvre de salut que Dieu veut pour l’humanité. »

Depuis 1986, de semblables prières interreligieuses sont organisées chaque année par la communauté Sant’Egidio, connue pour sa présence auprès des pauvres et son engagement diplomatique en faveur de la paix. À lire aussi 27 octobre 1986, la première rencontre interreligieuse pour la paix à Assise

Dans une vidéo du 7 mai, Marco Impagliazzo, président de Sant’Egidio, explique d’ailleurs pourquoi sa communauté adhère à la Journée mondiale de prière du 14 mai, proposée par le Haut comité de la fraternité humaine (qui s’inspire du document d’Abou Dhabi, signé en février 2019 par le pape François et par le grand imam d’Al-Azhar) et relayée par le pape, « pour sauver le monde entier des répercussions, sanitaires économiques et humaines de la grave pandémie du Covid-19 ».

S’il se réjouit que, pendant ces mois de confinement, « des croyants de toutes religions se sont retrouvés côte à côte pour aider ceux qui étaient en difficulté, qui souffraient, qui n’avaient rien à manger, sans différence ni discrimination », Marco Impagliazzo aspire à ce que cette prière commune du 14 mai « devienne un signe spirituel et universel » et appelle de ses vœux que « les autorités civiles du monde adoptent, pour la fin de la pandémie, la coopération commune comme ligne de conduite ».

Prier dans l’esprit d’Assise, « en s’unissant intérieurement avec respect à la prière de l’autre », est l’un des trois types de prière interreligieuse, comme le rappelle le sulpicien Henri de La Hougue, professeur à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris (ICP). Ce mode de prière, précise-t-il, est celui qui se pratique le plus couramment dans les groupes de dialogue islamo-chrétien avec « lecture successive de passages de la Bible et du Coran ».

Un type de prière pratiqué par des couples islamo-chrétiens

Le père de La Hougue distingue également « l’hospitalité de communauté » – lorsqu’un croyant est invité à assister à un mariage ou à des obsèques célébrés dans une autre religion, sans formulation commune -, ainsi que « la prière commune non ritualisée » – entre personnes proches mais de religion différente qui partagent une même anthropologie. Ce troisième type de prière est parfois pratiqué par des couples islamo-chrétiens qui aiment se retrouver spirituellement sans toutefois prononcer une des prières rituelles propres à l’une ou l’autre religion. Cela n’aurait en effet « aucun sens qu’un musulman prononce le Credo ou qu’un chrétien récite la Chahada » (principale profession de foi de l’islam).

« Chrétiens et musulmans peuvent dire beaucoup d’autres prières ensemble », poursuit le sulpicien, notamment des prières d’invocation et de louanges. « Dès lors que cela est expliqué, c’est possible, puisque ce qui prime c’est que l’on a un Dieu unique. »

Cette prière commune peut s’accompagner d’un jeûne commun, comme ce fut le cas pour les 150 participants à Assise en 1986. Cette fois-ci, le Haut comité de la fraternité humaine a parlé de prier et de jeûner et le pape a ajouté la pratique des œuvres de charité, « celles-ci n’étant pas réservées aux croyants », rappelle Agnès Desmazières, théologienne, enseignante au Centre Sèvres.

Cette journée de prière mondiale du 14 mai doit permettre à chacun « là où il en est dans sa croyance, sa religion ou sa doctrine », de se rappeler la dimension collective de l’humanité et d’exprimer « son désir de construire une société où tout le monde a sa place et qui lutte contre les fondamentalismes », estime Agnès Desmazières.

De fait, comme le souligne Sœur Colette Hamza, directrice de l’Institut de sciences et de théologie des religions (ISTR) à Marseille, cette pandémie inédite est une « mise à l’épreuve pour toutes les religions », si bien que tous les croyants sont invités « à se consoler les uns les autres et à demander la grâce que cette crise devienne un lieu de naissance » pour l’humanité.

Et puis, « voir des hommes et des femmes représentants de leur religion prier pour la paix est une expérience extraordinaire », se souvient Mgr Claude Rault, évêque émérite de Laghouat (Algérie), qui eut la chance de participer à la première rencontre d’Assise. Persuadé qu’une prière vraie ne peut qu’être accueillie par Dieu, il cite le discours de Jean-Paul II aux cardinaux de la Curie, le 22 décembre 1986 : « Toute prière authentique est suscitée par l’Esprit Saint qui est mystérieusement présent dans le cœur de tout homme ».

Claire Lesegretain

(1) Il est l’auteur de « Le salut comme dia-logue. De saint Paul VI à François », Cerf, coll. Spiritualité, 2018, 176 p., 16 €.