Qu’est-ce que l’inculturation ?


[Dossier]: Depuis trois ans, un débat sur l’inculturation est posé sur les pages de La Croix Africa.

Selon le pape Jean-Paul II, dans son encyclique Slavorum Apostoli publiée en 1985, « l’inculturation est l’incarnation de l’Évangile dans les cultures autochtones et, en même temps, l’introduction de ces cultures dans la vie de l’Église ».

En Afrique, l’inculturation suscite de grandes questions parmi lesquelles La Croix Africa, avec des théologiens du continent, a abordé celles liées à la liturgie, au syncrétisme religieux, à la vénération des ancêtres et aux pratiques initiatiques.

C’est en 1979, avec l’exhortation apostolique Catechesi Tradendae de Jean-Paul II que le concept d’inculturation a été officiellement assumé par le magistère suprême de l’Église. Auparavant, et même dans les documents du Concile Vatican II, on parlait d’adaptation.

Mais qu’est-ce que l’inculturation ? « L’inculturation est le processus par lequel la Bonne Nouvelle entre dans une culture particulière », définit le père Edouard Adé, prêtre béninois du diocèse de Cotonou, spécialiste de théologie dogmatique et président de l’Université catholique de l’Afrique de l’Ouest (Ucao) à Bobo Dioulasso. « Le Verbe de Dieu fait chair, se fait aussi culture, poursuit-il. L’Évangile, venant rencontrer une culture particulière, en assume les modes de pensée ». « C’est la rencontre entre la vie et le message chrétien et la culture, comprise comme une façon d’habiter le monde », approuve le père Léonard Santédi, professeur de théologie, ancien membre de la Commission théologique internationale et recteur de l’Université catholique du Congo (Ucc) à Kinshasa qui précise toutefois que le message évangélique est toujours véhiculé par une culture. « L’Évangile est donc toujours inculturé. L’Évangile tel que nous l’avons reçu en Afrique a été influencé par la culture hébraïque, araméenne, grecque, mais aussi la culture latine. L’Occident y a ajouté sa vision avant qu’il n’arrive en Afrique et en Asie ».

Les trois étapes de l’inculturation selon le père Sinsin Bayo

Pour le théologien ivoirien Jean Sinsin Bayo, pour mieux comprendre le concept d’inculturation, il convient de comprendre son histoire. Pour lui, il existe trois étapes dans l’histoire de l’inculturation. « La première est celle de la reconnaissance de l’Afrique dans l’avènement de Dieu et dans nos cultures sous la forme de la révélation chrétienne », explique-t-il. Selon lui, cette première phase remonte à la publication (en 1956) du livre collectif écrit par de jeunes prêtres africains et intitulé Des prêtres noirs s’interrogent. Cet ouvrage, écrit dans un contexte de débat sur la décolonisation, pose la problématique de la négritude. « Il s’agit de la reconnaissance de l’homme noir face à ce qui vient de l’Occident ». Selon la chronologie établie par le prêtre ivoirien, la deuxième étape est celle de la mise en application de l’africanisation du christianisme. Dans cette étape, l’on introduit dans le christianisme véhiculé en Afrique par les missionnaires, des aspects de la culture africaine, par exemple le tam-tam ou la danse.

La troisième étape est enfin celle de la réflexion du mystère chrétien à partir de l’Afrique. Elle pose la question du salut et s’intéresse aux problèmes de l’Afrique qui n’ont pas été pris en compte par la première évangélisation. « Il s’agit des questions de fond : le diable, les sorciers, les revenants, précise le père Sinsin Bayo. En somme, toutes les problématiques de l’existence humaine en Afrique et qui ont fait que l’Africain ne s’est pas senti pris en compte dans ses questions existentielles, ses aspirations de vie ».

Danse à la messe

La deuxième étape de l’histoire de l’inculturation, telle que tracée par le père Sinsin Bayo, fait allusion à l’introduction de certains aspects de la culture africaine dans la liturgie catholique. Mais comment doit-elle être faite ? « L’inculturation n’est pas le lieu de la théâtralisation de la liturgie, avertit le père Adé. La vie liturgique de l’Église n’est pas entre les mains d’individualités, où chacun pourrait décider d’une pratique et dire que c’est au nom de l’inculturation ». Se pose notamment la récurrente question de la danse à la messe. Pour le prêtre béninois, il ne peut être question pour le prêtre de danser pendant les célébrations eucharistiques. « Si le prêtre célèbre la messe in persona Cristi, il doit se rappeler qu’il est là pour reproduire les faits et gestes ainsi que les paroles du mémorial dont il est le principal célébrant. À ce que je sache, le Christ n’a pas dansé le Jeudi saint pas plus lors des apparitions de Pâque ! »

Pour le père Santédi, prêtre d’un pays où le missel romain pour les Églises du Zaïre est appliqué, le point de vue est quelque peu différent. « Quand nous avons reçu le pape Jean-Paul II en 1980 en RD-Congo, nous avons dansé autour de l’autel, devant lui », raconte-t-il, tout en invitant à une réflexion plus poussée. « Nous devons nous poser la question : que représentent les gestes comme la danse dans notre culture particulière ? Dans une culture, elle peut signifier la distraction, dans d’autres, elle peut être une manière de louer, de magnifier avec son corps. Justement dans notre culture (en RD-Congo, NDLR) on danse à la naissance d’un enfant, on danse à la mort, on danse quand le Seigneur nous réunit. »

Syncrétisme religieux

Le père Francis Barbey, prêtre du diocèse de San Pedro en Côte d’Ivoire met en garde contre la tentation « d’un christianisme africanisé au lieu d’une africanité christianisée ». Le risque serait, à ses yeux, de « reconnaître la valeur propre à chaque culture et de la laisser exprimer à sa façon sa relation à Dieu le Père et à son Fils Jésus-Christ dans l’Esprit Saint » ou pire « laisser les génies locaux nous dire quelque chose de la Révélation chrétienne en laissant les imaginaires et les mythologies sociales les concernant intacts ».

De ce point de vue, les dérives ne sont pas loin et elles prennent souvent la forme d’un syncrétisme religieux, un concept perçu par le père Sinsin Bayo comme « l’intégration désordonnée de plusieurs pratiques en vue d’obtenir un résultat rapide sans se soucier de l’adéquation entre la foi chrétienne et ces rites ». Pour le père Edoh Bedjra, religieux eudiste, théologien, chercheur et président de l’Université catholique de l’Afrique de l’ouest à Cotonou le syncrétisme n’est justement pas une déviation. « La foi catholique, telle que nous l’avons aujourd’hui, est un syncrétisme », rappelle-t-il ajoutant encore : « Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui de faire un syncrétisme entre la culture africaine et ce que nous avons comme foi, comme message que l’Évangile nous apporte ? »

Culte des ancêtres

La vénération des ancêtres, présente dans de nombreuses cultures africaines est également un sujet de débat au sein de penseurs de l’inculturation. « Il n’y a nulle part en Afrique, une adoration des ancêtres », précise d’emblée le père Sinsin Bayo. Il s’agit plutôt de vénérer « des gens qui ont vécu de manière droite pour l’épanouissement des membres de leur famille et de leur communauté et dont la vie inspire la postérité ».

Pour le père Santédi, cette pratique est sans équivoque. « Il ne s’agit pas d’une adoration », confirme-t-il. Dans le rite zaïrois, « les ancêtres au cœur bon » participent à l’Eucharistie qui commence par leur invocation : « Vous, les ancêtres, soyez avec nous au moment où le Christ vient nous sauver. Et vous, nos ancêtres au cœur droit, vous qui nous avez appris l’hospitalité, soyez avec nous au moment où le Christ vient nous sauver ». « Cela nous permet de voir que tout est créé par Dieu, l’humanité africaine est aussi créée par Dieu, explique le prêtre congolais. Cela nous permet, en outre, de ne pas faire de nos ancêtres des dieux ».

« Bien des théologiens africains ont approfondi la notion de l’ancestralité en faisant un rapprochement entre le Christ et la figure de l’ancêtre au sens africain du terme (Christ our Ancestor est par exemple le titre du livre d’un théologien Tanzanien, Charles Nyamiti) ou entre les saints et la figure ancestrale (nombre de thèses de théologie existent sur ce sujet) », analyse quant à lui, l’anthropologue jésuite camerounais Ludovic Lado. Toutefois, aux yeux du père Sinsin Bayo, « un chrétien qui vénère ses ancêtres ne doit pas croire que cela équivaut au culte des saints » car « ce que nous considérons comme comportement humain chez les ancêtres – respect, générosité, loyauté – est différent des critères de canonisation dans l’Église ».

Initiation

Une autre question posée par l’inculturation est celle de l’initiation, une pratique qui permet à de nombreuses ethnies de jouir d’une pleine intégration sociale. « Quelles que soient leurs formes, ce sont des rites qui promeuvent l’humanisation sociale et le catholique ne vit pas en marge de la société », fait remarquer le père Sinsin Bayo qui donne toutefois un repère. « Dans ces cérémonies, le chrétien peut assumer ce qui peut l’aider à grandir. Il y va également en tant que croyant du Dieu unique qui doit imprégner tous ses choix ». Pour lui, « c’est au niveau de tout ce qui est soutien transcendantal et qui est intégré à ces cérémonies que le chrétien doit faire une rupture ». « Il doit, par exemple, refuser de se consacrer à un esprit, de faire des sacrifices. À la place, il peut demander une messe d’action de grâce pour tous les participants à ces cérémonies d’initiation », estime-t-il.

Lucie Sarr