Qui était Jean-Marc Ela ?


[Contribution] : Le père Colbert Konan est curé de la paroisse Notre Dame de Lourdes d’Issia dans le diocèse de Daloa, dans le centre-ouest de la Côte d’Ivoire et professeur de théologie au Grand séminaire d’Anyama, à 10 km d’Abidjan.

Dans cette contribution, il présente à La Croix Africa la figure de Jean-Marc Ela, célèbre théologien africain.

Jean-Marc Ela (1936-2008) est un théologien, un sociologue et un anthropologue africain originaire du Cameroun. Il est prêtre et a exercé durant une quinzaine d’années au nord du Cameroun, au milieu des peuples Kirdi qui comptent parmi les plus pauvres du Cameroun. Revenu de cette région, il a aussi oeuvré à Melèn, un quartier pauvre de Yaoundé et a enseigné la sociologie à l’université de Yaoundé.

Théologie de la libération

Jean-Marc Ela est le père de la théologie africaine de la libération. À travers deux œuvres théologiques majeures (qui sont entrées dans les œuvres classiques de la théologie africaine) complétées par d’autres et divers articles, il expose clairement sa pensée : « Le cri de l’homme africain » (1980) et de « Ma foi d’Africain » (1985).

Dans « Le cri de l’homme africain », il pose les jalons d’une théologie sous l’arbre qui est une théologie de la solidarité à travers les luttes de libération que peuvent entreprendre les peuples opprimés par des gouvernants sans foi ni loi. Pour lui, « en Afrique, l’enjeu de Dieu, c’est ce qui se passe au quartier, dans les villages, là où le cri du pauvre monte vers Dieu. »

Dans « Ma foi d’Africain », il expose ce qu’il perçoit comme les vrais problèmes de la foi en Afrique. Il y relève les défis majeurs à partir desquels les Africains doivent procéder à une nouvelle lecture et compréhension de la Parole de Dieu. « Quand je me suis rendu compte que dans beaucoup de pays d’Afrique, les greniers sont vides, que l’accès à la santé est un leurre pour grand nombre de gens et que l’injustice s’aggrave et que des formes d’exclusion s’instaurent, je me suis dit : il faut que nous cherchions à vivre l’Évangile non seulement au-delà des lignages, mais en même temps, que nous voyions comment procéder à une reconstruction du continent africain sur d’autres fondations. » Dans « Ma foi d’Africain », Jean-Marc Ela veut montrer comment il est possible d’enraciner l’Évangile dans la vie d’un peuple.

A lire : [Livre] : Jean-Marc Ela et la re-création de l’Afrique  : nouvelles pistes de lecture

Au milieu de ces peuples opprimés, Jean-Marc Ela a lu l’Évangile avec eux pour y découvrir que le Dieu de Jésus-Christ dont il est question dans la Bible est le Dieu qui libère. Ouvrir et éclairer la conscience des pauvres à partir de la Bible par des actes de libération ont été son engagement.

Sa théologie a été vécue à travers l’effort qu’il a entrepris avec les pauvres de construire des communautés qui étaient le lieu où les gens se retrouvent avec leurs difficultés et souffrances, les considèrent et les analysent à partir de la libération dont parle l’Évangile. De cette façon, pour Jean-Marc Ela, « la théologie de la libération, c’est chaque fois qu’un bras se lève, qu’une voix essaie de dire ce qui ne va pas et qu’on échappe à la peur, quand on est capable d’affronter des situations d’oppression ».

Persécutions

Cette façon d’exprimer sa foi et de pratiquer sa théologie de la libération a attitré sur lui l’attention des autorités politiques et administratives. Il a été l’objet de persécutions autant par sa propre hiérarchie que par les autorités publiques. Après l’assassinat de son compatriote et ami jésuite le père Engelbert Mveng, Jean-Marc Ela a su, grâce à des indiscrétions, que son nom figurait sur une liste noire et que sa vie était menacée. Il a dû s’exiler au Canada en 1995, où il mourut le 28 décembre 2008, loin de l’Afrique qu’il aimait tant.

Père Colbert Conan

Les œuvres théologiques de Jean-Marc Ela en plus des deux déjà citées : Voici le temps des héritiers, 1981 (coécrit avec le dominicain René Luneau), Le message de Jean-Baptiste. De la conversion à la réforme dans les Églises africaines, 1992, Repenser la théologie africaine. Le Dieu qui libère, 2003.

Deux ouvrages lui sont aussi consacrés : Jean-Marc Ela ou l’honneur de faire de la théologie en Afrique. Hommage au théologien africain de la libération, L’Harmattan, 2015 et Foi et libération dans les œuvres de Jean-Marc Ela. Perspective christologique, L’Harmattan, 2017.