Depuis Abidjan, la philosophe ivoirienne Tanella Boni décortique les bouleversements de la pandémie due au coronavirus pour les sociétés africaines. Elle revient aussi sur son parcours et sur son combat contre les idées reçues à propos de l’Afrique. Rencontre avec une pensée jamais confinée.(3/3)

Qu’est-ce qui vous « pique » ?

T. B. : Beaucoup de pays africains fêtent cette année 60 ans d’indépendance. Mais regardez où nous en sommes ! Ce bonheur que l’on croyait à portée de main, nous l’attendons toujours. Nous savons nous adapter aux situations les plus difficiles, nos pays regorgent de richesses, mais nous n’en profitons pas. Pourquoi ? Voilà ce qui me pique et même me désole. Je me pose une autre question. Pourquoi l’autre me regarde toujours comme si j’étais misérable, incapable de me prendre en charge ? Ces hiatus entre le rôle qui nous est assigné et celui que nous pourrions jouer me préoccupe beaucoup.

Qui est cet « autre » qui assigne les Africains à un rôle, et quel est ce rôle ?

T. B. : Ce n’est personne, c’est un système général, à la fois économique, politique, culturel, qui nous considère uniquement comme des producteurs de matières premières et des consommateurs. Des consommateurs de savoirs, de technologies, de produits manufacturés… Pourtant, nous pouvons créer, penser, imaginer, proposer !

Mais le plus souvent, le regard, qu’il vienne d’Asie, d’Amérique ou d’Europe, n’envisage pas les Africains dans ces dimensions-là. Et les Africains eux-mêmes s’envisagent avant tout comme des consommateurs. C’est comme si nous ne parvenions pas à nous faire entendre et que nous nous autocensurions. Après soixante ans d’indépendance, nous devons être conscients d’avoir des intelligences et des savoirs à proposer au monde.

A lire: Tanella Boni : « L’Afrique crée, pense, imagine »

Comment rectifier ce regard ?

T. B. : Par le dialogue, qui n’est possible que si nos paroles et savoirs circulent. Sinon, il s’agit d’un monologue. Or, cette circulation est difficile. Bien plus d’informations du monde parviennent en Côte d’Ivoire que d’informations de Côte d’Ivoire ne parviennent au monde. Ce déséquilibre, s’il est moins accentué pour l’Afrique anglophone, se vérifie à l’échelle du continent. Je considère pourtant qu’il m’incombe, comme intellectuelle, de continuer à dialoguer. Mais dans de telles conditions, la tâche est lourde. Parfois, je suis tentée de fermer les yeux. Mais non, il faut les garder ouverts !

Les assignations identitaires ne sont-elles pas le lot de chaque peuple, voire de chaque individu ?

T. B. : Bien entendu, mais pour ce qui concerne l’Afrique, ces assignations identitaires reposent sur un imaginaire, voire un inconscient collectif, où l’esclavage et la colonisation occupent une place centrale. Cela nous place dans des rôles très limités, bien plus limités que pour beaucoup d’autres peuples.

Dire ou écrire « l’Afrique », de façon globale, ne participe-t-il pas, d’ailleurs, de cette assignation ?

T. B. : Les 54 pays du continent ont bien évidemment des caractéristiques et une histoire communes. Mais cette expression, « l’Afrique », mérite en effet d’être déconstruite dans ses acceptions courantes. Bien souvent, elle renvoie à une entité vague et générale, alors que l’Afrique est contrastée d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre, au sein d’un même pays, d’une même ville…

A lire: Tanella Boni : « L’Afrique crée, pense, imagine » (suite)

« L’Afrique » traduit aussi, souvent, une ignorance. Quand apprend-on, en France, l’histoire des pays africains ? Certainement pas à l’école primaire comme ce fut le cas pour ma génération avec l’histoire de France. C’est dommage, car nous avons une histoire commune. Enfin, cette généralité peut révéler un déni de la complexité. Elle induit en effet une uniformité du continent, figé dans une certaine immobilité. Il faut donc pouvoir donner du contenu, des nuances, du mouvement, à cette expression. Elle est bien souvent vide de tout cela pour celui qui l’emploie. Je m’efforce de lui ajouter de la complexité.

De la même manière, peut-on vraiment parler de « philosophie africaine » ?

T. B. : Je crois surtout qu’il faut nommer les philosophes, pour ne pas qu’ils deviennent invisibles. Paulin Hountondji n’est pas Senghor, qui n’est pas Eboussi Boulaga, qui n’est pas quelqu’un d’autre.

Quelle place ces penseurs occupent-ils dans l’enseignement de la philosophie au sein des universités ivoiriennes ?

T. B. : Une place mineure, les philosophes occidentaux occupant l’essentiel des programmes. Mais il y a toujours des cours et des options ouvertes où l’on peut décider d’introduire un auteur africain. C’est une question de volonté du professeur. Il y a toujours une manière de proposer quelque chose.

Vous parlez plus volontiers de poésie que de philosophie. Vous sentez-vous plus à l’aise pour écrire des vers que des essais ?

T. B. : Les deux formes de discours, poétique et philosophique, cohabitent en moi. Mais c’est exact que c’est par la poésie que je dis les choses les plus fortes. Avec elle, je n’ai jamais besoin d’argumenter. Le « je » de la poésie est un humain qui s’adresse à un autre humain. Pour un simple échange, pas pour une bagarre. Lorsque je recours au langage poétique, je recherche l’apaisement, une issue aux mauvais face à face.

i Pourquoi lire La Croix ? + La Croix vous explique, avec lumière et clarté, le monde qui vous entoure, afin que vous puissiez bâtir votre opinion.

Ses dates

1954.Naissance à Abidjan.

1987. Soutient une deuxième thèse de philosophie à la Sorbonne,
sur « L’idée de vie chez Aristote ». La première, soutenue en 1979, portait sur « L’objet, le statut et la place de la théologie chez Platon et Aristote ».

1991-1997. Présidente de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire, enseigne la philosophie
à l’Université de Cocody, à Abidjan, comme maîtresse de conférences puis professeure titulaire.

2005.Prix Ahmadou-Kourouma pour son roman Matins de couvre-feu (Le Serpent à plumes, 2005).

2016. Organise un colloque international de philosophie sur les « politiques de la dignité », à Abidjan.

2018. Prix Théophile-Gautier de l’Académie française pour Là où il fait si clair en moi (Éditions Bruno Doucey, 2017).

Son lieu

Tous et aucun

« Habiter, c’est voir l’horizon, c’est ouvrir son chemin ou son espace », écrit Tanella Boni dans Habiter selon Tanella Boni (éditions Museo, 2018). Son existence est à l’image de cette phrase : toujours ouverte sur un ailleurs, et donc toujours en mouvement, ponctuée de séjours entre la France, la Côte d’Ivoire et de nombreux pays africains. Une traversée permanente.

Son inspiration

Une citation de Denis Diderot

« Ou les femmes se taisent, ou souvent elles ont l’air de n’oser dire ce qu’elles disent » : en ouverture de son dernier recueil de poésie Là où il fait si clair en moi,Tanella Boni livre une vérité qu’elle a constatée et toujours combattue. En prenant la parole elle-même et en la donnant à d’autres femmes, comme dans Que vivent les femmes d’Afrique ? (Karthala), essai riche de témoignages sur la variété de leur condition en Afrique.