Thomas, le jumeau, notre frère


[Ma foi d’Africain] : Chaque mois, La Croix Africa reprend la chronique « Ma foi d’Africain », du Prions en Église Afrique, le missel de prière édité par Bayard Afrique.

Au mois de juin, le père Paulin Sébastien Poucouta, prêtre du diocèse de Pointe-Noire, au Congo Brazzaville, docteur en théologie biblique et en histoire des religions propose une réflexion sur saint Thomas fêté le 3 juillet.

Le 3 juillet, l’Église nous donne de fêter l’apôtre Thomas. Homme aux questions, sa figure sera déformée par les milieux gnostiques qui lui attribueront quatre écrits apocryphes, dont l’Évangile de Thomas.

1. L’évangile de Thomas

L’évangile de Thomas fait partie des évangiles gnostiques, découverts par des paysans en 1945 à Nag Hammadi, un village égyptien. Ces textes datent du IVe siècle, mais dépendent d’originaux du IIe siècle. Ces évangiles se présentent comme des enseignements confidentiels livrés par Jésus à ses meilleurs disciples.
Ainsi, l’évangile de Thomas ne comporte que des paroles de Jésus, avec de nombreuses allusions mystérieuses. On y note, fortement souligné, l’aspect ésotérique, secret de la vérité. De plus, Jésus n’est pas inséré dans le cadre historique qui, pour les gnostiques, n’a aucune importance pour le salut. On ignore sa mort et ses souffrances. Seule la connaissance importe. Or dans la Bible, la connaissance, c’est la communion avec Dieu.

2. Une doctrine incompatible avec le christianisme

Dans la gnose, Jésus est présenté, à l’exemple des grands maîtres descendus des sphères supérieures, comme un avatar à l’instar de Bouddha, Zoroastre, Pythagore. Il serait le modèle même de l’initié, dont l’enseignement permet d’accéder à la gnose, à la connaissance salvifique
Le salut serait un éveil spirituel, le passage graduel vers la vérité ultime. Il s’agit de se tourner vers soi par diverses techniques, d’accéder à des étapes supérieures de conscience, de libérer l’esprit de la prison charnelle, afin de lui permettre le retour dans sa patrie d’origine, la divinité.
En ce sens, l’enseignement de Jésus se réfèrerait à des sources cachées, intelligibles pour les seuls initiés. C’est pour cela qu’il le réserve à une élite, dont Thomas aurait fait partie. Il les rencontrait en secret tandis qu’aux autres, il parlait en paraboles. Seuls les mouvements gnostiques ou les spiritualités égyptiennes auraient conservé soigneusement cet enseignement. Les Églises établies, elles, auraient enfermé cette vérité dans des règles morales et institutionnelles pour assurer leur pouvoir sur les fidèles.

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On perçoit donc l’impact de ces doctrines sur la vie chrétienne. D’abord, une défiance vis – à – vis de l’enseignement des responsables de l’Église. De plus, les gnostiques s’abstiennent de l’eucharistie, puisque, pour eux, Jésus n’a pas souffert et ne nous a pas sauvés par son corps. Imbus d’eux-mêmes, ils prétendent être remplis de connaissance. On y retrouve également une des caractéristiques de la gnose, le télescopage de l’histoire pour se réfugier dans l’atemporel. Ils ignorent la dimension historique de la Bible. Or, Jésus est venu assumer la rugosité et l’opacité de l’histoire humaine. En somme, la gnose est incompatible avec le christianisme.

3. Les moines de la Thébaïde et la gnose

Nous comprenons pourquoi, les premiers moines, ceux de la Thébaïde, qui vivaient dans l’environnement gnostique ne succombent pas à leurs dérives. Pour eux, Jésus, source et vie, est le Fils même de Dieu. Il nous révèle un Dieu personnel, qui n’est pas un cosmique impersonnel. En Lui, l’homme n’est pas une simple étincelle du cosmique tombée dans la matière. Il est un fils appelé à dialoguer avec le Père et avec tous les hommes, ses frères. Notre destinée personnelle trouve consistance dans la mort et la résurrection de Jésus qui transfigure notre existence. Les moines du désert refusent une lecture démobilisatrice de la Bible. La lutte entre vie et mort se concrétise sur le champ de l’histoire. À l’opposé des gnostiques, dans un monde labouré par les forces de la mort, les Pères développent une lecture de la Bible africaine, critique et prophétique.

4. Thomas, Didyme, notre frère

Dans un continent si sensible aux mouvements gnostiques et aux écrits apocryphes, il faut revenir à la figure de Thomas telle que nous la présente Jean. Homme généreux, attaché à Jésus, il est prêt à risquer sa vie pour lui. Dans le récit de la résurrection, il est celui qui demande des preuves pour croire. Et son scepticisme nous vaut cette belle profession de foi, sommet de l’évangile : « mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20, 28).
De plus, Thomas représente les générations de croyants, qui n’ont pas vu le Seigneur avec les yeux de chair. Tout en étant personnelle, notre foi s’attache à celle de la foule immense des témoins dont nous faisons désormais partie. À nous tous, le Ressuscité répète « heureux ceux qui croient sans avoir vu » (Jn 20, 29).

Père Paulin Sébastien Poucouta